—Vous êtes l'ami de M. de Mortagne,—lui dis-je,—et le hasard m'a permis de me convaincre, monsieur, que vous étiez digne de cette amitié. Ici, dans cette maison, la scène de reconnaissance dont j'ai été témoin...

—Par grâce, madame,—dit M. de Rochegune en m'interrompant,—permettez-moi d'oublier ce temps-là; pour moi, trop d'amers souvenirs s'y rattachent. Je vous ai demandé, madame, si vous me croyez honnête homme, parce qu'il faut que je sois bien fort de votre confiance, moi qui vous suis inconnu, moi que vous ne verrez plus peut-être, madame, pour oser dire ce que j'ai à vous dire.

—Monsieur, je suis sûre que je puis vous écouter sans crainte.

—Je vais donc parler, madame, avec sincérité... Un mot seulement... Croyez que l'homme auquel vous voulez bien reconnaître quelque noblesse de cœur est incapable de cacher une arrière-pensée. Si vous ne connaissiez pas, madame, plusieurs antécédents de ma vie, peut-être la démarche que je tente vous semblerait blessante, incompréhensible. Permettez-moi donc d'entrer dans quelques détails.

—Je vous écoute, monsieur.

M. de Rochegune, avant de continuer, parut se recueillir. Sa figure douce et triste devint pensive; il continua d'une voix légèrement altérée, malgré les visibles efforts qu'il faisait pour vaincre son émotion.

—Le projet favori de M. de Mortagne et de mon père avait été d'obtenir votre main pour moi, madame.

—Monsieur, à quoi bon ces souvenirs... je vous prie?...

—Pardonnez-moi de vous parler d'un passé, de projets qui vous intéressent si peu, madame; mais j'ai eu l'honneur de vous le dire, c'est indispensable. J'avais souvent entendu M. de Mortagne, avant son funeste voyage pour l'Italie, dire à mon père combien votre enfance était malheureuse, malgré les rares qualités qui s'annonçaient en vous. Le récit des mauvais traitements que vous faisait subir mademoiselle de Maran excita plusieurs fois la généreuse indignation de mon père. J'étais bien jeune, mais je n'oublierai jamais quel intérêt votre position m'inspirait. J'avais jusqu'alors habité avec mon père une de ses terres; c'est vous dire, madame, que j'avais eu toujours sous les yeux l'exemple des plus nobles vertus. En entendant M. de Mortagne raconter quelques traits de mademoiselle de Maran, pour la première fois de ma vie j'appris qu'il existait des êtres méchants et pervers... Quand je voyais M. de Mortagne, je l'accablais de questions à votre sujet; vous étiez pour moi, madame, la personnification de la douleur et de la résignation. Je partis pour d'assez longs voyages; bien souvent en songeant à mon père, à la France, je donnais une triste pensée à la pauvre orpheline abandonnée aux méchants caprices d'une femme impitoyable. Si vous saviez, madame, la haine invincible que m'a toujours inspirée l'abus de la force; si vous saviez combien j'ai toujours pris le parti du faible contre le puissant, vous ne vous étonneriez pas de m'entendre parler ainsi du profond intérêt que vous m'inspiriez déjà.

—Je vous en sais gré, monsieur, croyez-le...