—Eh bien, madame, votre tante a l'infamie de répéter que M. de Lancry, voyant ses affaires embarrassées, s'est adressé à l'obligeance de M. Lugarto, et qu'il est dans une telle dépendance à l'égard de cet homme, qu'il se voit presque forcé de souffrir ses assiduités auprès de vous.
—Oh! mon Dieu!... mon Dieu! m'écriai-je en cachant mon visage dans mes mains...
—Vous frémissez, madame; c'est un abîme de honte et d'infamie, n'est-ce pas? Vous si noble, vous si pure! c'est à peine si vous pouvez comprendre ce tissu d'horreurs... Eh bien, madame, croyez un homme qui de sa vie n'a fait un mensonge... Tel est le bruit qui court sur vous, sur M. de Lancry, sur M. Lugarto... Et ce n'est pas un vain bruit sans écho, madame, non... non; malheureusement c'est une conviction basée sur les apparences les plus funestes. M. Lugarto a agi avec une infernale habileté. M. de Lancry, vous-même, madame, à votre insu, vous avez accrédité ces abominables calomnies.
Je restais anéantie; je m'expliquais alors l'invincible aversion, la terreur instinctive que m'inspiraient les soins de M. Lugarto. Alors je voyais toute l'étendue du mal.
Mes soupçons sur la nature des obligations que M. de Lancry avait pu contracter envers M. Lugarto me semblaient justifiés. En cela, sans doute, mademoiselle de Maran ne calomniait pas.
Quoique sans expérience du monde, je le connaissais assez pour savoir qu'il accueillait les bruits les plus infâmes. Malheureusement mille circonstances interprétées dans le sens odieux qu'on attachait aux relations qui existaient entre nous et M. Lugarto me revinrent à l'esprit.
Jusqu'alors elles m'avaient semblé insignifiantes, à cette heure elles m'épouvantèrent par l'influence qu'elles pourraient avoir sur les jugements du monde.
Je me sentis un moment accablée; j'appuyai ma tête brûlante dans mes deux mains sans trouver une parole.
—Vous le voyez, madame,—me dit M. de Rochegune,—il fallait toute l'impérieuse nécessité du devoir, il fallait l'absence de M. de Mortagne, pour me décider à venir vous parler de ce coup douloureux. Maintenant, permettez-moi de vous indiquer ce que crois utile dans cette circonstance. Il faut, sans perdre un moment, tout apprendre à M. de Lancry. Pour qu'il ne doute pas de la vérité, je vous conjure, madame, de lui raconter notre entretien. Quant à la manière de faire tomber ces bruits infâmes, elle est bien simple; je n'ai pas oublié les leçons de M. de Mortagne; avant tout et pour tout, la vérité, telle brutale, telle violente qu'elle soit, c'est le seul moyen d'écraser la perfidie et le mensonge. Lorsque vous aurez tout confié à M. de Lancry, ni vous ni lui ne changerez rien dans vos manières avec M. Lugarto. Dans quelques jours vous donnerez une soirée privée, vous y inviterez toutes les personnes de votre connaissance, M. Lugarto, mademoiselle de Maran, et moi-même, madame. Je retarderai mon départ jusque-là, car je pourrai vous servir, je l'espère; alors ce jour-là, madame, hautement, à la face de tous, devant ce tribunal composé de gens du monde, j'accuserai M. Lugarto et mademoiselle de Maran d'avoir indignement calomnié vous, madame, et M. de Lancry. Mademoiselle de Maran, malgré son audace, M. Lugarto, malgré son impudence, resteront accablés devant une accusation si solennelle; alors vous, madame, et M. de Lancry, vous sommerez cet homme et cette femme de répéter devant vous les indignes mensonges qu'ils ont accrédités; de donner la preuve des horreurs qu'ils avancent. Alors, madame, croyez-moi, quelque prévenu que soit le monde, il sera bien forcé de croire à la honte, à l'infamie de ceux qui, foudroyés par votre généreuse indignation, ne pourront que balbutier une lâche défaite.
—Oui... oui... vous avez raison!—m'écriai-je, ranimée par le noble langage et par le généreux conseil de M. de Rochegune.—Oui, c'est une inspiration du ciel! Béni soyez-vous, monsieur, vous qui nous le donnez! Il faudra que la vérité sorte éclatante de cette explication... Je serai sans merci ni pitié. Mensonge à mensonge je poursuivrai ces infâmes jusqu'à ce qu'ils avouent leur lâcheté à la face de ce monde qu'ils avaient fait complice, et qui sera leur juge!