—Oui... oh! oui... vous l'avez dit, mademoiselle, c'est une folie, une sainte, une noble folie du moins que celle-là! Elle concentre toutes les forces de mon esprit, toute la puissance de mon âme sur Gontran. Ce qui n'est pas lui n'existe pas pour moi... vivre de sa vie, si dure, si pénible, si humiliante qu'elle soit... c'est mon seul vœu: vous avez raison, je suis folle. Qu'est-ce que la folie, sinon un sentiment exagéré aux dépens de tous les autres? Eh bien! oui... je suis folle... comme les folles j'ai de ces souvenirs chéris, adorés, enivrants, qui viennent à chaque instant luire à mon esprit, me transporter dans un monde idéal; ces souvenirs sont ceux des jours ineffables que j'ai passés près de lui, alors que j'étais si fière d'être belle et jeune, parce qu'il aimait ma jeunesse et ma beauté.

—Mais à cette heure il en est las et rassasié, de votre-beauté; quant à votre jeunesse, bel avantage!... Vous n'en aurez que plus longtemps à souffrir.

—Vous ne pouvez comprendre ces questions de jeunesse et de beauté, madame; ou plutôt vous ne les comprenez que trop, c'est ce qui cause votre rage; mais le ciel est juste... il veut que vous connaissiez les tourments de l'envie... Il vous a réservé un terrible supplice, celui de me voir, malgré tout et à tout jamais heureuse, et par celui qui, selon vous, devait causer mes plus cruels chagrins! Voyez-vous, madame, demain il me dirait: Va-t'en... je te hais... qu'il ne pourrait pas arracher de mon cœur ce trésor de souvenirs adorés dont je vivrais un siècle... Quelque méprisant, quelque impitoyable que soit Gontran, il ne pourra pas faire que le passé n'ait pas été le passé, un passé éblouissant comme un rêve de fée... un passé dans lequel je me réfugierai dès que le présent deviendra sombre et obscur.

—Ah!... ah! qu'elle est donc surprenante et réjouissante avec son cher petit passé!... Laissez-moi donc tranquille! Est-ce que ce n'est pas pour votre argent qu'il vous a épousée? Vous auriez été laide et méchante comme les sept péchés capitaux, qu'il vous aurait épousée tout de même.

—Aussi, madame, jugez donc combien je me suis trouvée heureuse d'être à la fois riche, belle et dévouée!—Mais c'est intolérable, mais c'est l'acharnement dans la frénésie qu'un tel amour!—s'écria mademoiselle de Maran hors d'elle-même.—Mais, enfin, un jour il mourra; il faudra bien qu'il meure, ce cher et bel adoré! Comment vous consolerez-vous alors? Ah!... ah!... ah!... je vous prends sans vert! répondez à cela!

—Dans ce monde, je prierai Dieu pour lui; dans l'autre, je le reverrai. Madame, ma vie se passerait ainsi entre la prière et l'espérance...

Mademoiselle de Maran se leva brusquement et s'écria:

—Allons, c'est une gageure, un parti pris, un défi... dont je ne suis pas dupe. Vous faites contre fortune bon cœur... vous êtes si orgueilleuse!!... Vous crèveriez de désespoir et de rage... plutôt que de pleurer devant moi!! C'est bien, ma mie, à votre aise. Vous êtes heureuse, très-heureuse, superlativement heureuse, n'est-ce pas? Grand bien vous fasse... Je me sentais disposée à être pitoyable pour vos chagrins, mais je vous trouve d'un tempérament si robuste à l'endroit des peines de cœur que je ne m'en occuperai plus... J'ai dû charitablement vous prévenir de ce qu'on disait sur vous et sur votre bel Alcindor; vous trouvez tout cela parfaitement simple et naturel: rien de mieux. Seulement, maintenant n'attendez pas de moi que je vous défende ou que je vous plaigne le moins du monde... Nous verrons où cette belle obstination vous conduira...

Mademoiselle de Maran partit furieuse...

J'étais radieuse de ma fermeté et de l'espèce de révélation que je devais à la visite de mademoiselle de Maran.