—En vérité, Mathilde,—me dit Ursule à demi-voix, d'un air presque piqué,—tu as fait, comme tu le voulais, la conquête de ma belle-mère. C'est la première fois que je l'ai entendue dire à son fils d'offrir son bras à une autre personne qu'à elle. Vingt fois des femmes de nos parentes ont dîné ici, et jamais pareille chose n'est arrivée.
—Tant mieux! je suis très-fière de ma conquête,—dis-je en souriant à Ursule,—car je trouve ta belle-mère très-respectable et très-digne.
—Digne?... ma belle-mère? tu la trouves digne? Ah çà! tu te moques d'elle et de nous.
—Je la trouve si digne qu'elle me représente à merveille une de ces vénérables femmes de la vieille noblesse de province dont nous parlait toujours mademoiselle de Maran, tu sais?... qui vivaient dans leurs terres sans jamais venir à Paris ou à la cour.
Ursule me regardait avec étonnement; elle croyait que je raillais, et je disais vrai: rien n'est plus imposant que la vieillesse, lorsqu'elle est simple, réfléchie, vénérable, et qu'elle a la conscience de son autorité.
Nous nous mîmes à table.
—Maman... les clefs pour avoir le vin,—dit M. Sécherin à sa mère.
Ursule rougit de nouveau de confusion et de dépit, pendant que sa belle-mère tirait lentement de sa poche un énorme trousseau de clefs et qu'elle le donnait à une des deux paysannes.
M. Sécherin dit le bénédicité, nous commençâmes à souper.
La chère était excellente, presque délicate, servie sans aucune recherche, mais avec une excessive propreté.