—Détestable; il chante horriblement faux. Malheureusement, M. Sécherin est fort lié avec lui, et j'ai été obligée de subir par politesse je ne sais combien de duos et de répétitions de duos. Ah! Mathilde—ajouta Ursule en secouant tristement la tête,—te souviens-tu de ce que nous disions? «—Parlée à deux, la musique est une langue divine, sacrée, qu'il ne faut pas profaner!...» Aussi combien j'ai souffert d'être obligée de chanter avec cet homme, moi qui pensais comme toi, que c'est seulement «avec une personne tendrement aimée qu'on peut partager ces élans de l'âme, ces accents passionnés que le chant seul peut rendre!»
Je me rappelai qu'en effet, au fort de notre admiration pour la musique, nous ne comprenions pas comment on osait ou comment on pouvait chanter un duo passionné avec une autre personne que celle qu'on aimait.
Les dernières paroles d'Ursule détruisirent tous mes doutes sur sa coquetterie, je ne craignis pas de lui dire en souriant:
—Tu vas bien te moquer de moi... Est-ce que je ne m'étais pas imaginé que ton sous-préfet te faisait la cour?
Ursule, malgré les larmes qui tremblaient encore au bout de ses longs cils, partit d'un éclat de rire si franc, si naïf, si bruyant, que j'en restai tout décontenancée.
—M. Chopinelle!—s'écriait-elle à travers ses éclats de rire,—mon Dieu! quelle singulière idée! tu ne sais pas ce que c'est que M. Chopinelle, tu le verras. Ah! mon Dieu... mon Dieu... M. Chopinelle... me faire la cour!!!
Le rire est contagieux; malgré moi, je partageai l'hilarité de ma cousine.
Lorsque cette gaieté fut tout à fait calmée, Ursule, par un de ces brusques revirements d'impressions qui étaient un de ses plus grands charmes, me dit tristement:
—Hélas! Mathilde... une des causes de mon chagrin désespéré, c'est que, vois-tu, je le sens... mon cœur est mort... mort à tout jamais... il a été si douloureusement broyé par une souffrance longtemps contenue, que c'est à peine si ce pauvre cœur bat encore; et ces faibles battements, ton amitié, ton amitié seule les cause... Et puis enfin, ma sœur,—ajouta Ursule avec une dignité touchante,—mon mari manque sans doute de tous les avantages qui inspirent, qui commandent la passion, ce rêve de notre vie, à nous autres femmes; mais il est bon, il est loyal, il est dévoué, et, crois-moi, Mathilde, il me serait aussi impossible de l'outrager... que de l'aimer d'amour.
—Bien, bien, Ursule, je reconnais ton cœur,—m'écriai-je en lui serrant la main.