Pour la première fois je reconnus une sorte de monomanie mélancolique dans les tristesses exagérées qu'elle avait affectées dans notre premier entretien à mon arrivée à Rouvray. Je n'accusai pas ma cousine de fausseté, je la trouvais presque malheureuse d'avoir honte de son bonheur et de ne pas oser avouer qu'ayant reconnu les nobles et généreuses qualités de son mari, elle avait sagement pris son parti sur quelques-unes de ses vulgarités. Une fois bien sûre que ses chagrins n'étaient qu'une prétention, qu'une sorte de coquetterie de souffrance, je n'eus pas le courage de contrarier Ursule à ce sujet: je la croyais, je la voyais parfaitement heureuse; le reste m'était indifférent.

Je fus bien loin de regretter les larmes que j'avais données à ses douleurs supposées. Seulement je ne pus m'empêcher de sourire en pensant que le complément du bonheur d'Ursule était pour elle de se dire la plus misérable des créatures. Plus j'observais, plus je reconnaissais que l'empire qu'elle avait sur son mari était immense; quelquefois même je doutais que celui de madame Sécherin pût l'égaler.

Celle-ci persévérait toujours à l'égard d'Ursule dans une froideur contrainte qui souvent semblait blesser son fils.

Environ huit ou dix jours après la scène que j'ai racontée, M. Chopinelle revint à Rouvray pour y dîner. Il prétexta de nombreuses occupations pour excuser son absence.

M. Sécherin l'accueillit avec une parfaite et joyeuse cordialité.

Après souper, la nuit venue, au lieu de jouer selon son habitude au piquet, avec son fils, madame Sécherin se mit à son rouet.

Mon cousin sortit pour aller donner quelques ordres à sa fabrique.

Les fenêtres étaient ouvertes, il faisait un temps magnifique.

Ursule et M. Chopinelle causaient assis sur un canapé placé derrière la chaise de madame Sécherin, qui était complétement absorbée par son rouet.

Grâce à l'abat-jour d'une lampe, le salon était plongé dans une demi-obscurité.