—Aussi, je ne lui en veux pas, à la bonne femme. Je n'aurais, d'ailleurs, qu'à lui dire une chose bien simple: Vous prétendez, maman, que Chopinelle fait la cour à ma femme depuis trois mois! Eh bien! c'est justement depuis trois mois que ma femme est plus gentille pour moi qu'elle ne l'a jamais été... Mais c'est que c'est vrai, cousine; vous n'avez pas idée comme depuis trois mois surtout Ursule me câline, comme elle me gâte; c'est mon gros loup par-ci, mon bon chien par-là, car Ursule fait comme votre tante voulait que je fisse; c'est une justice à lui rendre, elle garde tous ces jolis petits noms-là pour quand nous sommes seuls. Enfin, c'est pour vous dire que, depuis trois mois, jamais, jamais je n'ai été plus heureux, plus gai, plus content. Ce ne sont pas des rêves, des propos, cela!... C'est la vérité, je l'ai éprouvé, je l'éprouve! Aussi tout ce que maman me dirait ou rien, ce serait la même chose... Ah! ah! ah!—ajouta-t-il en riant sincèrement,—ma femme amoureuse de Chopinelle... Peut-on avoir une idée pareille? mais c'est du délire... Et comme Ursule me le disait encore cette nuit, si ça n'avait pas été pour ne pas faire une malhonnêteté à Chopinelle, et le butter contre le chemin vicinal qui me serait si nécessaire à ma fabrique, il y a beau temps qu'elle l'aurait envoyé promener avec ses duos; il l'ennuyait à périr, il lui écorchait les oreilles; car, au lieu de chanter, il paraît qu'il crie comme un diable enrhumé, à ce que dit Ursule. Ça m'avait toujours bien fait un peu cet effet-là, mais, comme je ne m'y connais pas, je n'avais rien dit... ni Ursule non plus, de peur de me contrarier en se moquant de mon ami intime. Je vous demande un peu où il faut que maman ait la tête pour imaginer de pareilles choses? Un gros garçon si bêtement fat! Enfin, il faut qu'il soit bien ridicule, Chopinelle, puisque ma pauvre Ursule, malgré ses larmes, en a tant plaisanté cette nuit, que nous avons fini par en rire comme deux enfants. Elle est si drôle, si gaie, ma femme, quand elle s'y met... Vous n'avez pas d'idée de ça, cousine, parce que, devant vous, elle s'observe dans la crainte de vous paraître mauvais ton... Mais, entre nous, il n'y a pas de petite réjouie comme elle; c'est pour cela que ça m'affecte tant de la voir triste; c'est qu'aussi il faut avoir un cœur de pierre pour l'affliger, pauvre cher agneau... et maman, qui est si bonne d'ordinaire, va justement la prendre en grippe... Elle... elle...
—Je suis sûre, mon cousin, qu'Ursule n'a rien à se reprocher; mais, vous le savez, la vieillesse est soupçonneuse... et puis, enfin, il me semble que madame votre mère ne vous a rien dit contre votre femme jusqu'à présent?
—Non sans doute, mais, tenez, ça ne va pas manquer d'arriver; maintenant je comprends l'air que maman avait hier soir. C'est dans son caractère de ne rien faire à demi, voyez-vous... Ce silence-là présage une forte scène; je connais maman, elle ne dit que quand elle a à dire, mais alors... elle devient terrible.
—Les familles les plus unies ne sont pas à l'abri de ces discussions, vous le savez, mon cousin... mais ces légers orages passent et s'oublient bientôt.
—Sans doute, mais après ça, comme me disait Ursule, pour éviter ces orages dont vous parlez, peut-être, pour nous comme pour maman, serait-il mieux de vivre un peu plus séparés... Il y a, à deux portées de fusil d'ici, une très-jolie maison à vendre; nous nous y établirions avec ma femme en laissant ceci à maman; vous comprenez, elle serait bien plus à son aise... car après tout, comme disait Ursule, c'est pour maman... ce que nous en ferions.
—Quitter votre mère! mon cousin... prenez garde... depuis si longtemps elle est habituée à vivre près de vous.
—Oh! ce ne serait pas la quitter, nous la verrions tous les jours, plutôt deux ou trois fois qu'une... Et puis, vous concevez, Ursule a la poitrine très-délicate malgré son air de bonne santé; les heures de repas de maman sont si différentes de celles dont ma femme avait l'habitude, qu'elle a toutes les peines du monde à s'y faire. A la longue, elle en tomberait malade; elle a lutté tant qu'elle a pu sans me rien dire, la pauvre petite, mais à cette heure elle m'a avoué qu'elle ne pouvait plus tenir.
—Ainsi, mon cousin, vous voilà presque décidé à vous séparer de votre mère. Cette résolution est bien grave; il me semble qu'elle a été prise très-brusquement: hier vous n'y songiez pas.
—Non, sans doute... c'est-à-dire quelquefois, ma femme m'en avait parlé à bâtons rompus; mais cette nuit, elle m'a fait comprendre qu'après tout ce qui s'était passé, ça serait pour maman et pour nous le parti le plus convenable, et je suis tout à fait de son avis... Maintenant que je sais que maman est injuste envers ma femme, tôt ou tard ça jetterait du froid dans nos relations. Est-ce que vous ne trouvez pas que nous avons raison d'agir ainsi, ma cousine? Oh! d'abord, Ursule m'a dit: Avant tout, consulte Mathilde, et suivons son conseil.
—Puisque vous me demandez mon conseil, je vous engagerai à patienter encore. Votre pauvre mère ne s'attend pas à cette séparation soudaine; ce serait pour elle un coup terrible.