Plusieurs fois j'avais pu apprécier le tact, la délicatesse de Gontran, j'étais donc assurée de lui voir partager la vénération que m'inspirait cette maison.

En parlant de Rouvray, j'avais écrit à Blondeau de venir sur-le-champ me rejoindre à Maran. M. de Lancry, en passant à Paris, avait déjà envoyé une partie de notre maison dans cette terre, située à quelques lieues de Vendôme.

Nous y arrivâmes par une belle matinée d'été.

Une longue avenue de chênes séculaires conduisait à la cour d'honneur. Il fallait traverser deux ponts jetés sur la petite rivière qui baignait les murs du château, bâti en briques et composé d'un grand corps de logis, avec deux grandes ailes en retour, dans le goût du siècle de Louis XIII; un dernier pont de pierre conduisait à la première cour, fermée par une grille parallèle au corps de logis principal.

Autour du château, la végétation était magnifique: les chênes, les peupliers d'Italie, les ormes y poussaient à une hauteur admirable; d'immenses prairies s'étendaient à perte de vue et avaient pour horizon de grands massifs de bois.

Le régisseur, prévenu de notre arrivée par notre courrier, nous attendait à la grille; il nous conduisit dans une longue galerie située au rez-de-chaussée et remplie de tableaux de famille.

Les six fenêtres de cette pièce immense s'ouvraient sur le fossé rempli d'eau vive qui entourait le château. Malgré la chaleur de l'été, il faisait presque froid dans cet énorme salon. Ses murailles étaient si épaisses que l'embrasure des fenêtres avait cinq ou six pieds de profondeur.

Impatiente de visiter la maison, j'offris en souriant mon bras à Gontran et je lui dis:

—Allons, mon ami, venez vite, je suis impatiente de tout revoir ici, quoique je ne me souvienne de rien. Vous n'avez pas d'idée comme le cœur me bat à la pensée de parcourir les lieux autrefois habités par ma pauvre mère. Et puis, il faut que je vous fasse les honneurs de chez moi. Je suis si heureuse, si fière de vous avoir ici! Oh!—ajoutai-je en souriant,—je suis, la châtelaine de ces lieux, vous voici dans mon empire, et je vais vous accabler de l'amour le plus despotique.

Au lieu de partager ma gaieté comme je m'y attendais, Gontran me répondit d'un air contraint, en s'efforçant de sourire et en regardant autour de lui avec une expression de répugnance: