—Ah! madame... combien autrefois j'ai été coupable, cruelle envers vous,—m'écriai-je, émue des paroles de madame de Richeville.
Elle me dit:
—Cruelle pour moi... non... mais pour vous-même, malheureuse enfant... Allons, courage, ne désespérez pas. Vous le voyez... maintenant c'est moi qui vous console, qui vous fais espérer...
—Espérer!—dis-je en soupirant.
La duchesse prit tendrement mes mains dans les siennes.
—Oui, espérer... mes conseils vous en donneront le droit; mais, pour que ces conseils soient efficaces, il faut que je sache tout.. Je commence... mon exemple vous décidera.
—N'en doutez pas, madame. Tout à l'heure, en vous voyant arriver, je remerciai Dieu de m'envoyer... une amie... Puis-je le dire?
—Oui, oh! oui, dites-le, dites une mère... car le chagrin m'a bien vieillie, et mon cœur vous est plus tendrement dévoué que jamais... Écoutez-moi donc... A cette matinée dansante de l'ambassadeur d'Angleterre, M. Lugarto me dit ces mots: Y a-t-il longtemps que mademoiselle Albin est allée au village de Bory, chez le fermier Anselme en Anjou? Vous expliquer comment cet homme avait découvert un secret de la dernière importance pour moi..., cela m'est impossible; à cette révélation imprévue je restai stupéfaite. M. Lugarto me demanda une entrevue pour le lendemain. Je la lui accordai; j'avais hâte de savoir jusqu'à quel point cet homme était instruit d'un secret que je croyais bien gardé. M. Lugarto vint. Vous faites élever une jeune fille sous le nom d'Emma de Lostanges,—me dit-il.—Cela était vrai... Je pâlis... Mademoiselle Albin est chargée de son éducation. Cela était encore vrai... Cette jeune fille est depuis un mois à la campagne, en Anjou, chez le fermier Anselme. Cela était encore vrai... Je sais quelle est la mère... quel est le père de cette jeune fille,—ajouta-t-il;—puis, après avoir un instant joui de mon effroi, il ajouta lentement ces dernières paroles avec une expression de triomphe infernal:—«Cette jeune fille est à la mort depuis trois jours... à cette heure elle n'existe peut-être plus.» Puis il sortit en disant:—«Je traiterai toujours comme mes ennemis acharnes ceux qui sont les amis de Mortagne, de Rochegune ou de Mathilde. Maintenant que je sais le mystère de la naissance d'Emma, vous savez comment je me vengerai, qu'elle meure ou qu'elle vive, ce qui n'est guère probable...» Mon premier cri, en sortant de l'espèce d'anéantissement où m'avait jetée cette révélation, fut pour demander des chevaux... Je partis pour l'Anjou le soir même. Ce démon ne m'avait pas trompée, Emma était mourante.
—Grand Dieu! madame!
—M. Lugarto avait su par mademoiselle Albin, misérable créature qu'il avait gagnée à prix d'or; il avait su, dis-je, l'état désespéré de cette malheureuse Emma, et s'était servi de cette affreuse nouvelle pour m'éloigner de Paris; je pouvais nuire à ses perfides projets sur vous, et ma présence auprès d'Emma devait servir de preuve à ses dénonciations. Ses perfidies avaient été bien calculées; je pleurais au chevet d'Emma presqu'à l'agonie; mon mari arriva. Nous étions tacitement séparés depuis plusieurs années; la conduite de M. de Richeville, dans cette occasion, le fera connaître.—Cette fille est à vous? me dit-il. Hélas! au moment de voir descendre cet ange au tombeau, moi... brisée par le désespoir, par le remords d'une faute que le ciel punissait d'un si terrible châtiment, je n'osais pas, je ne voulais pas mentir.