—Me conseillez-vous donc de dénoncer Ursule?—m'écriai-je.
—Je vous conseille, mon enfant, d'attendre ici votre cousine, et, le jour même de son arrivée, de lui dire avec calme et fermeté: «Votre voyage à Maran était concerté avec mon mari, je ne suis pas votre dupe; je vous déclare que je suis déterminée à tout pour vous éloigner de chez moi. Je ne puis empêcher M. de Lancry de se laisser séduire par vos coquetteries, mais je ne souffrirai pas que vous veniez me braver ici; vous dominez complétement M. Sécherin, il vous sera donc très-facile, dans cinq ou six jours, de le décider à partir sous prétexte d'un refroidissement dans notre amitié, dont je vous fournirai très-naturellement l'occasion. Si vous me refusez, demain je m'adresse à votre mari, et je lui avoue franchement qu'à tort ou à raison je suis jalouse de vous, et que je le supplie de vous emmener. Voyez donc si vous voulez m'accorder de bonne grâce ce que je puis obtenir par un autre moyen.» Parlez-lui ainsi, Mathilde,—ajouta madame de Richeville,—et je vous jure qu'elle n'hésitera pas à partir... elle craindra avec raison qu'une fois les soupçons de son mari éveillés, il ne perde cette confiance aveugle qui fait toute la force, toute l'audace et tout l'avenir de votre cousine.
J'avais attentivement écouté madame de Richeville; ce qu'elle me disait me semblait juste et vrai. Mille circonstances oubliées, me revenant à l'esprit, me prouvèrent que la duchesse devinait à merveille le caractère d'Ursule. Seulement je lui avouai que je redoutais l'assurance effrontée dont ma cousine m'avait donné tant de preuves.
—Aussi, Mathilde, je vous engage surtout à ne jamais discuter avec elle; ne sortez pas de ceci: «Allez-vous-en de chez moi ou je vous démasque à votre mari,» rien de plus, rien de moins.
—Ah! madame, c'est bien cruel!
—Mathilde, pas de faiblesse! tout serait perdu.
—Hélas! madame, si Gontran ne m'aime plus... il me sacrifiera à toute autre aussi bien qu'à Ursule,—dis-je avec accablement.
—Ma pauvre enfant, il faut toujours, dans la vie, commencer par s'assurer tout le repos et tout le bonheur qu'on peut prétendre; Ursule éloignée, vous serez tranquille ici jusqu'à l'hiver; ce sera toujours autant de gagné; une fois de retour à Paris, si vous redoutez encore ses coquetteries, vous aurez recours aux mêmes menaces.. Je conçois que votre générosité s'en effraye... mais vous n'en viendrez pas à cette extrémité... Croyez-moi, la menace que vous ferez à votre cousine suffira pour la faire renoncer à ses projets d'ambition, et elle redoutera trop de redevenir pauvre par l'abandon de son mari pour vous mettre dans la nécessité de la perdre.. Les femmes comme elle sont incapables d'un sacrifice, même lorsqu'il s'agit de leurs mauvaises passions.
Madame Blondeau, rentrant avec Emma, mit fin à notre conversation.
Emma courut à sa mère et lui donna, en l'embrassant, un gros bouquet de roses. La promenade avait avivé son teint des plus vives et des plus charmantes couleurs. Elle vint s'asseoir un moment entre la duchesse et moi sur un canapé du salon. Madame de Richeville posa le bouquet sur ses genoux, prit une des mains d'Emma dans les siennes, de l'autre elle lissa les bandeaux de cheveux blonds de sa fille que la promenade avait un peu dérangés.