«Ce ne sera pas une preuve que votre désespoir s'affaiblit... Hélas! non... ce sera au contraire avec une sorte de joie cruelle que vous croirez aviver encore vos blessures déjà si douloureuses, en cherchant parmi ces pages celles qui parlent d'Emma.
«Peut-être... d'ici à bien longtemps... ne lirez-vous pas cela... Peut-être ne le lirez-vous jamais... Alors... mon ami... vous recommanderez ces papiers à la fidélité de Stok, ainsi que le coffret que vous avez reçu... il y a deux mois... Je désire que tout soit anéanti.
«Si vous lisez l'écrit que je vous envoie, vous saurez pourquoi je vous ai envoyé ce coffret.
«Un remords éternel me poursuivra. Ce dépôt aurait pu vous être fatal... J'ai tout appris... Ce duel! Ah! Dieu m'est témoin que je croyais que personne au monde ne saurait que ces papiers étaient entre vos mains.
«Par quelle fatalité ce secret a-t-il été découvert? Par quelle fatalité votre vie... celle d'une personne que je ne puis plus accuser... ont-elles été compromises? C'est ce que je ne saurai sans doute jamais.
«Maintenant, un mot de moi, mon ami.
«Depuis longtemps, depuis une année surtout, j'ai été bien malheureuse. Comparer mes chagrins aux vôtres serait blasphémer; pourtant la vie m'a été lourde et pénible.... Lorsqu'il y a deux mois je suis venue dans cette retraite, où je finirai probablement mes jours, le souvenir du passé me causait un étourdissement douloureux.
«J'avais un tel besoin de calme, ou plutôt d'oubli de tout et de tous, que ce bruissement lointain du temps qui n'était plus m'était odieux.
«Alors j'ai fait cette réflexion bizarre:—On calme, on use des chagrins en les confiant. Peut-être en écrivant cette histoire de ma vie, me débarrasserai-je des souvenirs qui m'obsèdent, peut-être cette muette confession me rendra-t-elle le repos.
«J'ai pensé aussi que je trouverais une sorte de joie amère à revenir une dernière fois sur le passé, à y choisir quelques fleurs précieuses encore, quoique desséchées, à jeter le reste au vent de l'oubli... à pouvoir enfin épancher les indignations que ma fierté avait jusqu'ici toujours contenues...