Après quelques moments de silence, Ursule passa la main sur son front comme pour chasser les idées qui semblaient l'avoir tristement préoccupée, et dit en souriant à mon mari, qui la regardait presque avec stupeur:
—Vous le voyez donc bien... vous ne pouvez être ni mon esclave ni mon maître. Nous ne pouvons qu'être amis, et encore ce serait difficile; vous êtes trop homme du monde pour me pardonner vos maladroites déclarations et votre insuccès près de moi. Tout bien considéré, il ne nous reste guère que la chance d'être ennemis à peu près irréconciliables. Ne trouvez-vous pas cette conclusion fort originale? qui aurait dit que notre conversation devait prendre cette tournure-là?
—Sans contredit, madame,—répondit machinalement Gontran, comme s'il eût encore été sous le coup de cet étrange entretien;—sans contredit, cela est fort original. Mais alors puis-je vous demander pourquoi vous avez bien voulu nous consacrer quelque temps?
Avec cette mobilité d'impressions qui la caractérisait, Ursule se mit de nouveau à rire aux éclats en regardant Gontran avec étonnement, et s'écria:
—Ah çà! devenez-vous décidément fou, mon cousin? Est-ce déjà votre passion pour moi qui vous trouble la raison? Comment, vous voulez être le but incessant où tendent toutes mes pensées! Vous ne comprenez rien à mon voyage ici, parce qu'il n'a pas pour but de vous dire: Je vous aime! Mais rappelez donc vos esprits: ce n'est pas du tout à vous, mais à ma chère Mathilde, que je veux consacrer le temps que je passerai a Maran. Mon Dieu! quelle figure vous me faites! Que les hommes sont singuliers! Je vous aurais avoué que depuis longtemps je méditais le dessein perfide de vous enlever à votre femme, que vous auriez trouvé cette indignité toute naturelle, taudis que vous voilà très-contrarié de me voir respecter si scrupuleusement les lois sacrées de l'amitié que vous venez vous-même invoquer.
—Madame!
—Allons, allons, rassurez-vous, je ne veux pas me faire meilleure que je ne le suis; c'est beaucoup plus mon éloignement pour les gens mariés en général et mon peu de penchant pour vous en particulier qui me défend de toute mauvaise tentation... Sans doute j'aime Mathilde de tout mon cœur; mais si une puissance irrésistible m'eût entraînée vers vous, malgré moi j'aurais trahi la confiance de ma meilleure amie... Après cela,—reprit Ursule en souriant de ce rire sarcastique qui donnait à sa physionomie un caractère si insolent et si dédaigneux,—j'offre des chances de combat égales; je suis vulnérable aussi: moi aussi j'ai un mari... qu'on le séduise... c'est de bonne guerre; mais, assez de folies comme cela, mon cher cousin. Maintenant, parlons raison, quel est ce mot que vous avez à me dire, et pourquoi me retenez-vous ici? Mathilde s'impatiente et m'attend peut-être.
Gontran semblait poussé à bout par les railleries d'Ursule. Il lui répondit brusquement:
—C'est justement de Mathilde que je voulais vous parler, madame; quoique je sois un de ces êtres amphibies assez ridicules qu'on appelle maris, ma femme a pour moi un attachement profond, sincère, inaltérable.
—Et elle a parfaitement raison, et fait preuve du meilleur goût; je ne médis des maris que comme amants: hors ces prétentions-là, ils possèdent toutes sortes d'agréments... conjugaux; et vous avez, vous, mon cousin, personnellement, tout le charme nécessaire pour plaire à votre femme.