Elle avait dit encore à Gontran qu'elle ne l'aimerait jamais, parce que l'amour d'un mari était ridicule; parce qu'il l'aimait, lui: et pourtant, par deux fois, elle lui avait jeté cet insolent défi:—Malgré vous, vous m'aimerez toujours...
Avant que d'être mère je serais sortie de ma retraite, rayonnante de bonheur et de confiance; je me serais jetée à genoux en disant: Merci, mon Dieu, vous avez permis que cette femme perfide, audacieuse, se montrât sans fard, dévoilât toute la bassesse, toute la méchanceté de son âme! Un moment mon mari s'est laissé prendre à ces dehors séduisants; mais maintenant il la connaît, mais maintenant il n'aura plus pour elle que mépris et qu'horreur. Quel homme, et Gontran plus que tout autre encore, ne sentirait pas au moins sa fierté révoltée en entendant cette femme lui parler si dédaigneusement!
Comment! lui Gontran, lui si beau, si séduisant, lui gâté par tant de succès, par tant d'adorations, irait non pas aimer mais s'occuper seulement d'une femme qui oserait lui dire: Je ne vous aime pas, je ne vous aimerai jamais, et je vous défie de ne pas m'aimer!...
Oui, encore une fois, j'aurais remercié Dieu; le calme, le repos, fussent pour longtemps rentrés dans mon cœur.
Mais, hélas! je l'ai dit, en une nuit j'avais, je ne sais par quelle intuition, acquis la triste sagacité, la désespérante sûreté de jugement que les années peuvent seules donner.
Je crois fermement que cette sorte de prescience m'était venue soudainement parce qu'elle pouvait me servir à défendre l'avenir de mon enfant. Hélas! mon Dieu, j'étais bien jeune encore, jamais je ne m'étais appesantie sur les tristes misères de l'esprit humain, il fallait une puissance surnaturelle pour me faire pénétrer ce tissu d'horribles pensées.
Je croyais au bien jusqu'à l'aveuglement; je n'avais pas idée de ces passions dépravées, qui, au lieu de rechercher ce qui est pur, noble, salutaire et possible, sont au contraire honteusement aiguillonnées par l'attrait de la corruption, du cynisme, de l'impossible.
Pouvais-je soupçonner qu'un homme, par cela même qu'une femme sans mœurs lui dirait: Je ne vous aime pas, je ne vous aimerai jamais!... que pour cela même cet homme dût adorer cette femme avec frénésie?
Non... non, mon Dieu; on m'eût dit que le cœur humain était capable de ces énormités, que je l'aurais nié, que j'aurais pris cela pour un blasphème.
Par quel mystère pourtant... moi jusqu'alors si heureusement ignorante de ces misères, avais-je donc deviné, avais-je donc senti, oui physiquement senti, à un atroce déchirement de mon cœur, que Gontran allait de ce moment aimer cette femme, non-seulement plus qu'il n'avait aimé ses premières maîtresses, non-seulement plus qu'il ne m'aimait... mais plus qu'il n'aimerait jamais?