J'étais dans un embarras extrême; je croyais à la sincérité du retour de mon mari, je ne savais si je devais ou non lui faire part de mon entretien avec Ursule, de ses cruels aveux et de l'espèce de défi qu'elle m'avait jeté au sujet de Gontran.

Pour tâcher de pressentir mon mari, je lui dis:

—A propos, M. Sécherin est parti ce matin; le savez-vous, mon ami?

—Je le savais. Pourquoi sa femme ne l'a-t-elle pas accompagné? c'était pour elle une excellente occasion de remplir sa promesse,—me dit Gontran du ton le plus naturel.—Elle aurait dû agir ainsi,—ajouta-t-il d'un ton de reproche,—par égard pour vous, puisque je lui avais confié que votre tranquillité dépendait presque de son départ.

—Peut-être,—dis-je en tâchant de sourire pour cacher mon émotion,—peut-être se repent-elle de s'être montrée si cruelle pour vous et d'avoir repoussé vos soins, peut-être ce dédain de sa part était-il affecté.

—Oh! alors tant pis pour elle,—me dit gaiement Gontran;—elle a laissé passer le quart d'heure du diable, comme on dit...—Maintenant il est trop tard; mon ange gardien est avec moi, et il a trop de beauté et trop de bonté pour ne pas me préserver et me défendre de tous les maléfices.

—Vous êtes maintenant bien rassuré, mon ami,—dis-je en continuant de sourire;—mais ma cousine est bien adroite, bien séduisante, et votre pauvre Mathilde...

—Oh! ma pauvre Mathilde,—me dit Gontran avec un accent rempli de tendresse,—ma pauvre Mathilde est une petite moqueuse... Au lieu de prendre cet air humble et résigné, elle doit s'apercevoir qu'elle est, de ce moment, ma souveraine maîtresse. Tenez, entre nous, je lui crois, à cette pauvre Mathilde, des intelligences surnaturelles avec je ne sais quels bons génies invisibles, qui d'un souffle changent l'orage en calme, la tristesse en joie douce et sereine: elle leur a fait un signe, et mon âme a été inondée de félicité... Ma pauvre Mathilde me rappelle enfin ces fées qui cachent longtemps leur pouvoir pour le révéler un jour dans toute sa majesté; et j'aurais peur d'être désormais par trop son esclave, si ce n'était régner... que de lui obéir... Mais je vous laisse... mon bel ange gardien; faites-vous jolie, bien jolie, pour que nous puissions nous dire d'un coup d'œil en regardant votre cousine: Cette pauvre Ursule!

Gontran, me baisant au front, me quitta, et me laissa dans une sorte d'enchantement.