Le faux et le vrai étaient si perfidement combinés et confondus dans cette horrible calomnie, que le monde, par indifférence on par méchanceté, devait tout admettre sans examen.

J'osais à peine jeter les yeux sur Gontran, je m'attendais à une explosion terrible de sa part; ma stupeur égala le désappointement de mademoiselle de Maran.

Mon mari, après avoir surmonté de nouveau une légère émotion, reprit avec le plus grand sang-froid, en haussant les épaules:

—Maintenant, madame, ce ne sont plus même des calomnies, ce sont des folies; et, en vérité, les temps où nous vivons sont bien graves pour qu'on puisse s'amuser à propager de si stupides niaiseries.

—Comment!...—s'écria ma tante,—c'est ainsi que vous prenez cela? Peste soit de votre philosophie!

—On serait philosophe à trop bon marché, madame, si l'on méritait ce titre parce qu'on méprise de vains bruits qui n'ont pas même la consistance d'une calomnie... Mathilde ne doit pas s'inquiéter de ces sottises; en deux mots je vous rappellerai les tristes circonstances grâce auxquelles le nom de M. Lugarto a pu être malheureusement rapproché de celui de madame de Lancry. Cet homme a lâchement abusé d'une intimité que son amitié m'avait presque imposée, pour tâcher de nuire à la réputation de madame de Lancry. J'ai répondu à cette lâcheté comme je le devais, par un démenti et par une paire de soufflets en face de vingt personnes; une rencontre a eu lieu, j'ai donné un coup d'épée à M. Lugarto; le lendemain je suis parti pour l'Angleterre, où m'appelaient d'assez graves intérêts. Aussitôt après mon départ, Mathilde a quitté Paria pour venir chez sa cousine passer le temps de mon absence; j'ai été la rejoindre à mon retour de Londres, et je l'ai ramenée ici: voilà, madame, toute la vérité. Quant aux ridicules inventions dont on se donne la peine de vous faire part et sur lesquelles vous croyez devoir appeler notre attention, je vous le répète, cela ne vaut pas même un démenti; je n'y songerais même déjà plus, si Mathilde n'avait pas été assez enfant pour s'en attrister un instant. Mais elle est excusable; elle entre dans le monde, son âme pure et ingénue est naturellement impressionnable à des misères qui, plus tard, n'exciteront pas même son dégoût.—Puis, s'adressant à moi, Gontran me dit avec l'accent le plus tendrement affectueux:

—Pardon, ma pauvre Mathilde, ma malheureuse liaison avec Lugarto vous cause encore cette contrariété, mais, je l'espère, ce sera la dernière.

Je fus profondément touchée du langage simple et digne de Gontran.

Depuis le commencement de cet entretien, ma cousine semblait profondément absorbée; l'expression de sa figure avait complétement changé.

Mademoiselle de Maran, malgré son assurance, était déconcertée; elle regardait attentivement, moi, Ursule, mon mari, pour tâcher de pénétrer la cause de l'indifférence ou de la modération de Gontran; modération qui m'étonnait moi-même autant qu'elle me touchait, car mon mari pouvait être justement blessé de certaines assertions de mademoiselle de Maran.