«Cette incohérence de pensées vous prouve toute l'exaltation de ma pauvre tête. Mes idées se heurtent, se combattent; mille fantômes s'offrent à mon imagination, parce que mon esprit et mon cœur sont incertains, parce que je ne sais pas ce que vous êtes pour moi. Cet état de doute est horrible; s'il continue, si vous ne me rassurez pas, c'est à peine s'il me restera la force et la volonté de feindre une tendresse que je dois feindre pour détourner les soupçons de Mathilde et empêcher un éclat qui pourrait vous perdre. Heureusement les distractions où me plongent tant de pensées diverses passent aux yeux de ma femme pour des rêveries amoureuses dont elle est l'objet. Quelques jours encore, et tout sera éclairci.
«Vous ne me connaissez pas, Ursule; vous ne savez pas l'invincible opiniâtreté de mon caractère. Je l'ignorais moi-même avant que d'avoir ressenti la force de volonté que vous m'avez inspirée. Je ne renoncerai à l'espoir d'être aimé de vous qu'après avoir tenté tout ce qu'il est humainement possible de tenter... Et encore non, je ne puis même admettre la pensée que je renoncerai à cet espoir... non, une voix secrète me dit que je réussirai.
«Voici mes projets. N'essayez pas de les combattre; vous n'y changeriez rien. Vous partez dans quelques jours pour Paris. Prétextant des calomnies que nous a rapportées mademoiselle de Maran, j'ai persuadé ma femme de rester à Maran tout l'hiver. Quinze jours après votre départ, je vous rejoins à Paris. Des affaires d'intérêt motiveront suffisamment mon départ aux yeux de Mathilde. Une fois à Paris, les raisons ne me manqueront pas pour y prolonger mon séjour. L'état dans lequel se trouve ma femme l'empêchera de venir me rejoindre; d'ailleurs elle le voudrait que son désir serait vain: jamais je ne me suis senti plus intraitable, sans pitié; je serais cruel pour tout ce qui n'est pas mon amour pour vous. Il faut ma crainte de voir Mathilde se laisser égarer par sa jalousie et vous perdre auprès de votre mari pour me forcer de simuler ce que je n'éprouve plus pour elle.
«Tenez, Ursule, encore une remarque qui vient à l'appui de ce que je vous disais, c'est que l'amour sincère et profond inspire des délicatesses inouïes... Jusqu'ici j'avais toujours menti en galanterie sans l'ombre de peine ou de regret; eh bien! je vous le jure, maintenant il m'est odieux de dire à ma femme des tendresses que je ne ressens plus: il me semble que ce sont autant de blasphèmes contre la sincérité de ma passion pour vous.
«Il faut tout l'aveuglement de Mathilde pour ne pas découvrir combien le rôle que je joue auprès d'elle me coûte et me révolte... Mais il aura bientôt sa fin; je vais vous rejoindre à Paris, notre parenté me permettra de vous voir chaque jour sans éveiller les soupçons de votre mari. Alors, Ursule, une fois qu'aucune contrainte ne me gênera plus, je pourrai me faire aimer, et il faudra bien que vous m'aimiez... Exigez de moi tous les sacrifices possibles et impossibles, je m'y soumettrai avec bonheur, rien ne me coûtera, je ne regretterai rien, parce que maintenant tout ce qui n'est pas vous n'existe plus pour moi... Cela est affreux à dire, mais cela est... ma raison, ma volonté n'y peuvent rien... Toi... toi... Ursule, rien que toi... toujours toi... Oh! dis... le veux-tu? brisons les faibles liens qui nous retiennent tous deux, allons cacher notre amour dans quelque pays lointain; Ursule, ne soyez pas retenue par la pitié! que ma passion soit heureuse ou malheureuse, le sort de ma femme ne peut changer; elle réunirait plus de qualités et plus de perfections encore que, je le sens, tout sentiment pour elle est à jamais éteint dans mon cœur.
«Vous êtes maintenant l'idéal, le rêve de mon cœur, de mon esprit, de mes sens, de ma vie... Jugez si Mathilde peut balancer votre influence si vous m'aimez, ou me consoler si vous ne m'aimez pas...
«Encore une fois, Ursule... vous... vous sans condition, je n'admets pas de doute à ce sujet, je ne veux pas en admettre, parce que je ne veux pas entrevoir l'abîme sans fond qui s'ouvrirait devant moi si... mais, non, non, vous m'aimez, il faudra que vous m'aimiez; le hasard ne vous a pas donné en vain mon âme, je n'existe plus que par vous, que pour vous; vous avez été à moi! quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, il faut que nous soyons désormais et pour toujours l'un à l'autre. Je ne reculerai devant aucun moyen, vous entendez, devant aucun moyen pour y parvenir... Cela sera, parce que la fatalité le veut ainsi. Adieu! ange ou démon, je partagerai votre ciel ou votre enfer... «G.»
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Je dirai plus tard la réaction brusque, profonde, que la lecture de cette lettre me causa.
Pendant que je la lisais, Gontran, lui, lisait cette réponse qu'Ursule lui avait faite, et qu'elle avait cru me donner à la fin de mon entretien avec elle.