A l'heure de la poste il ne pouvait vaincre son anxiété; il allait lui-même au-devant du messager. Un jour, de l'une de mes fenêtres, je le vis recevoir une lettre, la regarder quelque temps avec crainte, comme s'il eût redouté de l'ouvrir, puis la lire avidement, et ensuite la déchirer et la fouler aux pieds avec rage.

Par deux fois il fit faire tous les préparatifs de son départ, et il le suspendit.

Un soir j'étais dans mon parloir avec Blondeau à ouvrir une caisse de robes d'enfant que j'avais fait venir d'Angleterre; tout à coup Gontran, pâle, défait, presque égaré, entra en s'écriant avec un accent déchirant:—Mathilde... je ne puis plus longtemps...—Mais, voyant Blondeau, il s'interrompit et disparut.

Je le cherchai; il était renfermé chez lui; je restai longtemps à sa porte sans qu'il voulût m'ouvrir.

Un autre jour, il quitta les vêtements négligés qu'il portait, s'habilla avec la plus grande élégance, entra chez moi, et me dit d'un air égaré:

—Franchement, comment me trouvez-vous? suis-je très-changé? En un mot, ne suis-je plus capable de plaire? ou suis-je encore aussi bien que j'étais autrefois?

Je le regardai avec surprise... Il s'écria violemment en frappant du pied:—Je vous demande si je suis très-changé; m'entendez-vous?

A mon étonnement avait succédé la frayeur, tant cette question et l'air dont il la faisait me semblaient insensés. Je ne savais que lui répondre. Il sortit en fureur, après avoir brisé une coupe de porcelaine de Chine qui se trouvait sur une table.

Enfin, l'avouerai-je! Blondeau sut par notre maître d'hôtel que M. de Lancry s'enivrait quelquefois le soir avec des liqueurs fortes qu'il se faisait porter chez lui.

Je ne pouvais plus en douter, ces excès, ces emportements, les bizarreries de Gontran, me prouvaient qu'il ressentait les violentes agitations d'une passion désespérée, et qu'il voulait quelquefois chercher dans l'ivresse l'oubli de ses peines.