Et il pleurait encore; puis, essuyant ses larmes, il s'écria:

—Mais elle est donc sans pitié, cette femme... mais elle ne réfléchit donc pas que je vous ai sacrifiée à elle... vous, noble... généreuse créature, aussi noble, aussi généreuse qu'elle est, elle, perverse et infâme... Mais elle ne songe donc pas... que mon aveuglement peut avoir un terme!... Quoi qu'elle en dise, son orgueil infernal est flatté de me voir à ses pieds... Elle ne sait donc pas que mon illusion dissipée, il ne me restera pour elle que mépris et que haine... Oh! sa vanité peut encore recevoir un coup cruel en me voyant revenir à vous, qu'elle envie toujours, quoi qu'elle dise.

—Tout retour vers le passé est impossible, Gontran; il faut renoncer à tout jamais à porter à Ursule ce coup que vous croyez si rude à son orgueil.

—Eh bien! tenez, méprisez-moi, Mathilde, mais je ne puis vous le taire; c'est depuis que vous m'avez dit ces mots, si cruels dans votre bouche: Je ne vous aime plus, que j'ai seulement senti tout ce que j'ai perdu en vous perdant... Oui, ce qui rend mon chagrin plus affreux encore... c'est de ne pouvoir plus me dire: J'ai toujours la, près de moi, un cœur noble, aimant, généreux, qui oublie, qui pardonne, et auquel je reviens toujours avec confiance, parce que sa bonté est inépuisable...

—Oui... ce cœur était ainsi... à vous, oh! bien à vous, Gontran.

—Mais ce cœur est encore à moi... Vous vous abusez, Mathilde... un amour comme le nôtre laisse dans le cœur des racines inaltérables; il peut languir pendant quelque temps, mais il reparaît bientôt plus vivace que jamais. Mathilde, ne me désespérez pas, aidez-moi à vaincre cette abominable passion: je vous le jure, je n'ai jamais mieux apprécié tout ce qu'il y a de grand, d'élevé dans votre cœur... Oh! quelle serait sa rage, à cette femme, si elle nous croyait heureux, unis, tendrement occupés l'un de l'autre!... Quel coup mortel recevrait son orgueil! Tenez, Mathilde... soyons sans pitié pour elle... venez, venez à Paris, et affectons de paraître devant elle plus passionnés que jamais; elle aussi, alors, connaîtra les angoisses qu'elle nous a fait souffrir...

Cette étrange proposition me prouva l'exaltation de Gontran, et combien la passion est toujours aveugle et personnelle.

Il ne pouvait pas avoir dans ce moment l'intention de me blesser, et il me proposait de jouer un rôle odieux pour exciter la jalousie d'Ursule!

—Autrefois,—dis-je à mon mari,—ces paroles m'auraient fait un mal horrible, aujourd'hui elles me font tristement sourire... Hélas! l'amour vous domine à ce point, que vous ne vous apercevez pas que cette velléité d'un retour à moi est une nouvelle preuve de l'irrésistible influence qu'Ursule exerce sur vous.

—Mais cela est affreux pourtant... Si cette femme ne doit jamais m'aimer!—s'écria-t-il,—si elle se rit de mes souffrances, si ses dédains ne sont pas un manége de coquetterie, pourquoi ne puis-je donc renoncer à l'espoir de me faire aimer un jour? Pourquoi trouvé-je une amère volupté dans les chagrins qu'elle me cause? Pourquoi est-ce que je l'adore enfin... quoique je la sache dissimulée, perfide et indifférente à mon amour?