Cette lettre, la voici:

«Maran, trois heures.

«Vous devinerez sans peine la cause de mon départ subit... au point où nous en sommes, il est inutile de dissimuler. Vous le voyez bien, il y a des fatalités auxquelles on ne peut, sans folie, essayer de résister.

«Ma présence vous serait désormais insupportable, et la vôtre me rappellerait des torts que je ne puis ni ne veux nier. Vos qualités et mes défauts sont d'une telle nature que nous ne pouvons espérer de vivre dans cette sorte d'intimité négative qui suffit à tant d'époux.

«Vos regrets des premiers temps de notre mariage se traduiraient toujours en reproches, et votre patiente vertu me rappellerait toujours mes fautes; mon caractère s'aigrirait encore davantage, et nous ne pourrions que perdre tous deux à un rapprochement.

«Je vous laisse toute liberté, bien certain que vous saurez ménager les convenances: je vous demande la même grâce; d'ailleurs mon parti est irrévocablement pris, et vous espéreriez en vain m'en faire changer.

«Je pense que vingt-cinq mille francs par an vous suffiront. Soit que vous restiez à Maran, comme je vous le conseille, soit que vous veniez à Paris, cette pension vous sera exactement comptée.

«Donnez-moi des nouvelles de votre santé; et si vous avez quelques objections à me faire sur les dispositions financières que je vous propose, écrivez-moi, je tâcherai d'arranger tout selon votre désir.

«J'avais été dupe comme vous de ma bonne résolution d'hier. C'était une faiblesse; je n'avais plus la tête à moi: j'ai agi, parlé comme un homme sans énergie. Le courant m'emporte; je ferme les yeux et je m'y abandonne: quoi que vous disiez, il est des circonstances dans lesquelles la volonté est impuissante. « G. de L.»

Le brusque départ de mon mari, la lecture de cette lettre me causèrent un tel saisissement, une si violente commotion, que je sentis tout à coup je ne sais quel atroce déchirement intérieur!... mon sang se glaça dans mes veines... une horrible crainte traversa mon esprit comme un trait de feu... je m'évanouis d'épouvante et de douleur..........