«Enfin, dans mes jours de soupçons, je me figure qu'elle ne m'aime pas, qu'elle me tolère parce que je trouve le moyen de flatter ses goûts et ses penchants.
«N'est-ce pas que c'est affreux? Oh! la misérable! elle sait bien que ce sont ces doutes irritants qui font sa force, elle le sait bien!
«Si je me croyais ingénument, stupidement aimé comme je l'ai été par ma femme et par bien d'autres, l'indifférence, le dégoût viendraient bien vite... de même que si je me croyais impudemment joué, je l'abandonnerais sans hésiter... Malédiction! Qui m'éclairera donc? que pensez-vous vous-même? Et encore non, moi seul puis juger de cela; si j'en suis incapable, vous ne réussirez pas mieux que moi.
«Ce qui m'est encore douloureux, c'est la lutte de mon orgueil et de mon amour-propre: mademoiselle de Maran évite avec soin tout ce qui, aux yeux du monde, pourrait ressembler de sa part à une tolérance coupable; j'ai revendu la maison que j'avais achetée à M. de Rochegune, et je me suis logé assez près de l'hôtel de Maran; à Auteuil, j'ai un pied à terre, et mes droits apparents ne sortent pas des limites d'une intimité ordinaire. Quant à Ursule, elle est pour moi dans le monde comme pour tous les hommes qui s'occupent d'elle, ni plus, ni moins, et beaucoup de mes amis demandent encore si je suis heureux ou non.
«Tantôt je me révolte à la pensée qu'un bonheur qui me coûte si cher soit ignoré, et je suis assez jeune pour songer à compromettre Ursule; d'autres fois, craignant d'être trompé et de passer pour un homme ridicule, je contribue à égarer l'opinion en nommant moi-même mes rivaux.
«Oh! tenez, voici encore une des plaies de cet indigne et brûlant amour; c'est de ne pas savoir si Ursule me trompe! Je l'ai fait suivre. Peut-être s'en est-elle aperçue, car l'on n'a rien découvert: cela ne m'a pas rassuré. Je crois plus à son adresse qu'à sa vertu.
«Ce qui est encore affreux dans de pareils amours, c'est que les bassesses, les trahisons que l'on a commises sont autant de liens qui vous enchaînent à votre fatale idole... Quelquefois je m'indigne de ce qu'Ursule ne me tienne pas assez compte du mal que j'ai fait, des douleurs que je cause; car cet argent que je dissipe à pleines mains... c'est la fortune de ma femme qui vit seule et malheureuse... Mais ces réflexions me trouvent impitoyable: j'ai assez de mes chagrins, sans songer à ceux des autres; et puis c'est une question d'argent après tout, et je n'ai jamais su ce que c'était que l'argent... Toute ma terreur est de penser à ce que je deviendrai quand cette fortune sera dissipée. Ursule s'accommodera-t-elle toujours de la maison plus restreinte de mademoiselle de Maran? car celle-ci ne la quittera plus; elle vieillit et elle avoue l'horreur qu'elle aurait pour la solitude... Pour rien au monde elle ne voudrait maintenant se séparer d'Ursule... Mais moi... moi, que deviendrai-je?
«Pour conjurer ces fatales pensées, je veux vous donner un exemple de ma persévérance et de mon soin à prévenir les plus frivoles caprices de cette femme.
«Il y a deux mois environ, elle me boudait; jamais je n'avais été plus malheureux, c'est-à-dire plus amoureux. Voici pourquoi: Ursule ayant eu la fantaisie de jouer la comédie à l'hôtel de Maran, un théâtre avait été élevé comme par enchantement; Ursule y avait montré un talent incroyable dans le rôle de Célimène du Misanthrope, et, par un de ces contrastes qu'elle affectionne, elle avait voulu jouer ensuite un rôle de mademoiselle Déjazet dans une petite pièce très-graveleuse: c'était à devenir amoureux fou d'Ursule, si l'on ne l'eût été déjà.
«Tout le monde resta stupéfait. Les gens les plus prévenus furent forcés de convenir qu'après mademoiselle Mars personne n'avait joué Célimène avec autant de grâce, de finesse, d'esprit, et surtout avec un plus grand air; quant à la petite pièce, Ursule avait au moins rivalisé avec mademoiselle Déjazet pour la malice et l'effronterie libertine: enfin, son succès dans ces deux ouvrages si différents avait été véritablement inouï.