—De M. de Rochegune, dit Mme de Semur, c'est un vrai Cid: il mérite d'avoir sa place dans le romancero moderne.
—Allons, allons, dit le prince en souriant avec bonté. Au risque de passer pour un radoteur, je vais recommencer l'histoire de mon Cid pour Mme de Lancry; elle m'en saura gré.
—Et moi aussi,—dit madame de Semur.—Tout à l'heure, j'ai été émue malgré moi. Cette fois-ci, je serai sur mes gardes, et je pourrai me moquer de votre héros, car il n'y a rien de plus insupportable que d'avoir autant à admirer.
—L'entendez-vous?...—dit en souriant madame de Richeville à la princesse.—Et elle niera encore qu'elle adore le paradoxe!
—Mais c'est tout simple,—reprit madame de Semur.—Quand on sort de ces enthousiasmes-là, on a l'air de bourgeois qui reviennent de la cour. Ainsi, prince, soyez assez bon pour recommencer le récit de ce beau trait, afin que je puisse en rire à mon aise.
—Je me joins à madame de Semur pour vous prier de raconter de nouveau cette belle action,—dis-je au prince,—bien certaine d'ailleurs que cette complaisance vous coûtera peu... les hommes à bonnes fortunes sont toujours si heureux, dit-on, de parler de galanterie!
—Oh! je comprends,—me dit le prince en souriant,—je comprends... Vous m'adressez de charmants compliments pour m'empêcher de dire tout ce que je pense de vous... Mais que j'en trouve l'occasion, et je serai inexorable; vous aurez beau flatter mon orgueil, je ne ménagerai pas votre modestie... Mais, puisque vous le désirez, je recommence le récit que je faisais à ces dames.
—Vous savez peut-être, mesdames,—dit le prince d'Héricourt,—que Rochegune se battit si bien pour la cause des Grecs, qu'il fut nommé colonel d'un de leurs trois régiments de cavalerie; régiment que d'ailleurs il avait créé et équipé à ses frais, et auquel, par une touchante pensée d'amitié, il avait donné l'uniforme des hussards dont M. de Mortagne avait fait partie sous l'empire. Cet uniforme était, je crois, blanc et or, à collet bleu. Si j'insiste sur ce détail, c'est pour vous préparer à une autre marque de souvenir non moins touchante et d'une portée véritablement belle et grande... que vous serez bien forcée d'admirer, madame,—dit le prince à madame de Semur,—et d'admirer sans regrets.
—Nous verrons, nous verrons, car je vous écoute, prince, je vous en avertis, avec toutes sortes d'ombrageuses défiances; on juge un avocat par la cause qu'il défend.
—Tâchons donc de gagner la nôtre,—dit le prince en riant; et il reprit:—L'indépendance de la Grèce proclamée et assurée, Rochegune fit un voyage en Russie; c'était au moment de la guerre de cette puissance contre les Circassiens. Curieux d'assister à ces opérations, parfaitement accueilli par l'empereur, il fit en curieux, ou plutôt en volontaire, la campagne du Caucase. Grièvement blessé dans une charge de cavalerie à laquelle il prit une part brillante, il eut de plus son cheval tué sous lui. Rochegune, épuisé par le sang qu'il perdait, ne put se dégager, et resta sans connaissance sur le champ de bataille. Lorsqu'il revint à lui, ce fut un moment terrible: il se trouvait seul au milieu d'un steppe immense et solitaire, que la lune éclairait de sa pâle clarté; la neige tombait lentement; il était déjà à moitié enseveli sous une couche glacée, lorsqu'il sortit de son évanouissement.