—Ah! c'est horrible, s'écria madame de Semur;—on dirait une page de roman moderne, le timide essai d'une jeune fille de lettres qui s'essaie en rougissant...
—Écoutez alors la péripétie,—reprit le prince.—En apprenant ce malheur, le vieil hetman reste stupéfait, inerte. A ce moment, un aide de camp du feld-maréchal (l'officier russe dont je vous ai parlé) accourt ordonner à l'hetman de se porter avec sa masse de cavaliers sur un point qu'il désigne. L'hetman fait machinalement un signe de tête... Plein de confiance dans ce vieux soldat, et pressé de porter d'autres ordres, l'aide de camp ne croit pas nécessaire de s'assurer par lui-même de l'exécution de la manœuvre qu'il est venu commander; il se dirige au galop sur un autre point. Rochegune sait bien la guerre; quoique jeune, il la fait depuis longtemps. Comprenant l'importance de ce mouvement qui doit être exécuté avec la rapidité de la foudre, il reste stupéfait de l'immobilité de l'hetman, il lui parle, il lui rappelle l'ordre qu'il vient de recevoir... il n'en peut tirer une parole. Chaque minute de retard compromettait le salut de l'armée et la vie de l'hetman, car son inaction méritait la mort. Pour le tirer de l'anéantissement où l'avait plongé la nouvelle du massacre de ses deux fils, Rochegune prit un parti désespéré et dit à l'hetman:—A cheval... à cheval... Le vieillard le regarde et secoue la tête.—C'est pour retrouver tes fils!—s'écrie notre ami... Un éclair brille dans les yeux du vieillard.—Mes fils!—s'écrie-t-il,—où sont-ils?—Suis-moi... tu les trouveras!—dit Rochegune, et il saute à cheval en se dirigeant vers le point indiqué par l'aide de camp:—Mes fils... mes fils!—s'écrie le vieillard en sautant à cheval à son tour pour atteindre Rochegune qui gagnait du terrain. Les cosaques se pressent sur les traces de leur hetman: cette masse de cavalerie s'ébranle; Rochegune la guide et la précède, suivi de près par le vieil hetman criant toujours:—Mes fils... mes fils!—Suis-moi!—répondait Rochegune. Les lignes ennemies sont en vue. Rochegune les montre à l'hetman en lui disant:—Tes fils sont là. Le vieillard pousse un cri de rage et fond sur l'ennemi; une horrible mêlée s'engage; une fois au milieu du feu, l'hetman revient à lui. Rochegune, qui ne le quitte pas, lui explique en deux mots ce qui arrive. Le vieillard, reprenant son sang-froid, combat avec sa valeur accoutumée. Par un miraculeux hasard, Rochegune, en chargeant un gros de cavaliers circassiens qui opéraient lentement leur retraite, les culbuta et les força d'abandonner dans leur fuite un cheval de bât sur lequel étaient garrottés les deux prisonniers...
—Les deux fils du vieil hetman!—s'écria madame de Richeville.—Quel bonheur!...
—Justement, madame—reprit le prince;—ils étaient criblés de blessures; l'ennemi les avait seuls épargnés lors de l'embuscade, et les gardait en otage. Vous concevez la joie de Rochegune en ramenant ces deux enfants à leur père. Celui-ci, à cette vue, croisa ses deux bras sur sa poitrine, mit un genou en terre et baisa pieusement la main de Rochegune. Pour apprécier la signification de cet acte, il faut savoir qu'il n'y a qu'à l'empereur que ces chefs de hordes rendent un pareil hommage, et puis, chez ces peuples sauvages, il est inouï qu'un vieillard se soit jamais agenouillé devant un jeune homme. «Je t'avais sauvé la vie, tu m'as sauvé l'honneur,—dit le vieillard;—je devrais donc te sauver encore une fois la vie pour être quitte envers ici; tu me rends encore mes fils: que faire pour m'acquitter?»—Voici les propres paroles de notre ami, telles que me les a rapportées l'aide de camp qui était venu complimenter l'hetman sur la charge brillante de ses cosaques:—«Toi et tes fils,—dit Rochegune,—jurez-moi d'épargner désormais les femmes et les enfants ou les vieillards qui vous tomberont sous la main, et de leur dire Vivez au nom de...»—Ici le prince s'interrompit.
—Au nom de qui?—nous écriâmes-nous...
Le prince sourit et dit:
—Ceci n'est pas mon secret; qu'il vous suffise de savoir que l'hetman et ses enfants firent et tinrent ce serment. Le nom qu'avait prononcé Rochegune fut si peu oublié dans cette horde, m'a dit l'officier russe qui a terminé cette campagne, que l'an passé, à la fin de la guerre, il était pour l'hetman aussi sacré que le serment qu'il avait fait à notre intrépide et généreux compatriote...
—Ceci est digne des beaux jours de la chevalerie errante,—s'écria madame de Semur,—et pour compléter le roman... ce nom est certainement celui d'une farouche beauté que...
—Permettez-moi de vous interrompre,—dit le prince d'un air sérieux,—pour vous affirmer que ce nom méritait... et mérite toujours d'être prononcé avec autant d'intérêt que de respect; je vous abandonne notre cher chevalier criant, mais je vous demande grâce pour ce nom mystérieux... que vous connaissez...
—Que je connais...—s'écria madame de Semur.