—Mon Dieu, ma chère enfant, je le sais bien,—me dit madame de Richeville en m'interrompant;—aussi vous allez voir comme mon neveu a été puni de son outrecuidance. Les loyales paroles de M. de Rochegune l'avaient déjà mis très-mal à son aise, comme bien vous pensez. Il devint pourpre. Madame de Ksernika lui dit en le regardant d'un air moqueur:—Eh bien! monsieur de Senneville, que pensez-vous des idées de M. de Rochegune sur la discrétion?—Mon malheureux neveu ne brille pas par l'improvisation. Il fallut pourtant parler, sous peine de passer pour un sot. Vous aller voir qu'il ne gagna pas beaucoup à rompre le silence. Il répondit donc d'un air sentencieux à la question de madame de Ksernika:—Je trouve, madame, que M. de Rochegune ne paraît pas faire cas du mystère en amour, et je ne puis être de son avis; il y a tant de charme dans l'obscurité que... dans le demi-jour que l'on... Et puis ce fut tout; impossible à Gaston d'aller plus loin. Sa voix s'altéra, tous les regards s'attachèrent sur lui, il balbutia, toussa; M. de Rochegune en eut pitié et lui répondit d'abord avec une sorte d'affabilité presque paternelle, puis en s'animant peu à peu:—Je vous assure, mon cher monsieur de Senneville, que je sais tout le prix de l'ombre et du mystère... par exemple, pour une beauté douteuse, ou sur le retour, pour une lâche perfidie, pour un amour menteur ou coupable; mais, voyez-vous, lorsqu'il s'agit d'une beauté aussi pure, aussi éclatante qu'un beau marbre antique éclairé des premiers rayons du soleil (c'est pour madame de Lancry que je dis cela),—ajouta-t-il par une parenthèse moqueuse en regardant fixement madame de Ksernika;—mais lorsqu'il s'agit d'un sentiment qui fait l'orgueil et le bonheur de ceux qui le partagent (c'est de mon amour que je parle ainsi); pour mettre cette beauté, cet amour en lumière, je ne sais pas de jour assez radieux, d'azur assez limpide, de voix assez sonore, d'adoration assez retentissante... Alors, en comparant les divines jouissances que l'on goûte ainsi, le cœur fier, le front haut, l'œil hardi, à de ténébreux plaisirs, honteux et craintifs, je me demande qui a jamais pu comparer l'aigle au hibou, le soldat à l'assassin, l'honneur à l'infamie, ce qui s'avoue à ce qui se cache, ce qui se dit à ce qui se tait; je vous demande enfin à vous-même, madame, si dans ce moment je ne dois pas être mille fois plus heureux de pouvoir prononcer tout haut le nom de la femme que j'aime, que d'être forcé de balbutier en rougissant ce nom chéri ou de le profaner par mon impudence. —Jamais,—s'écria madame de Richeville avec exaltation,—vous ne pourrez vous imaginer, ma chère Mathilde, l'admirable expression des traits de M. de Rochegune pendant qu'il parlait ainsi, le feu de son regard, la puissance, la fierté de son geste, l'accent ému, passionné, de sa voix, son attitude à la fois si calme et si impérieuse! Que vous dirai-je? l'impression qu'il produisit fut électrique; tous ceux qui assistaient à cette scène, Gaston, madame de Ksernika elle-même, partagèrent le chevaleresque enthousiasme de M. de Rochegune durant un de ces moments si rares, si fugitifs, où toutes les âmes montées à un généreux unisson vibrent noblement à de fières et éloquentes paroles. Ce n'est pas tout: la première exaltation apaisée, le prince d'Héricourt, comme pour donner une consécration suprême aux paroles de M. de Rochegune, le prince d'Héricourt dont la voix a tant d'autorité, vous le savez, en matières de principes et d'honneur, s'écria en prenant dans ses mains la main de M. de Rochegune:—Bien, bien, mon ami! qu'une fois au moins il soit bien proclamé et prouvé à la face du monde qu'il est des amours si élevés, si honorables, que ceux qui les partagent peuvent prendre tous les gens de bien et de cœur pour confidents; soyez sûr que la société acceptera cet amour aussi loyalement qu'il est posé devant elle. Il vous appartenait, à vous et à une jeune femme dont je ne prononce le nom qu'avec le respectueux intérêt qu'elle mérite, de faire revivre de nos jours l'une de ces pures et saintes affections qui exaltent les belles âmes jusqu'à l'héroïsme.—Vous avez raison, mon ami,—ajouta la vénérable princesse d'Héricourt.—Au moins une pauvre jeune femme qui a bien souffert saura que si le monde a été malheureusement impuissant à lui épargner d'affreux chagrins, il lui a tenu compte du courage, de la pieuse résignation qu'elle a montrée, et qu'il lui témoigne sa sympathie en respectant les consolations qu'elle cherche dans un sentiment dont les personnes les plus austères se glorifieraient.—Espérons aussi,—dit le prince d'une voix imposante et sévère,—que ce qui s'est dit ici aura un retentissement salutaire... que ces paroles parviendront jusqu'à ceux qui croient que la société n'a ni le pouvoir ni l'énergie de châtier les lâches excès que la justice humaine ne peut atteindre. Qu'une fois au moins, et puisse cet exemple être fécond! la voix publique flétrisse un homme indigne et le punisse en prononçant contre lui une sorte de divorce moral; que cette voix dise à la noble et malheureuse femme de cet homme: «A celui qui vous a abreuvée de chagrins et d'outrages, à celui qui s'est séparé de vous pour se déshonorer par une vie d'un cynisme révoltant, à celui-là vous ne devez rien, madame, rien que de conserver son nom sans tache, parce que son nom est désormais le vôtre... Votre cœur est blessé, pauvre femme; après avoir longtemps souffert et pleuré en silence, vous trouvez de douces consolations dans un attachement aussi dévoué que délicat. Ni Dieu ni les hommes ne peuvent vous blâmer.» Ce sentiment est noble, pur et franc; le monde y applaudit, sa médisance l'épargne! Encore une fois, honneur et gloire à vous, mon ami,—ajouta le prince en serrant avec une nouvelle émotion la main de M. de Rochegune dans les siennes.

—Désormais, au moins, deux cœurs malheureux, et séparés par les lois humaines, pourront sans crainte chercher le bonheur dans un sentiment dont ils n'auront point à rougir... Votre exemple aura été leur guide et leur salut. Si on les calomniait, ils citeraient votre nom, et la calomnie se tairait...

—Mon Dieu!—dis-je à madame de Richeville en essuyant mes yeux, car j'étais profondément émue,—mon Dieu! que je regrette qu'il s'agisse de moi, car je ne puis dire assez combien j'admire ce langage!

—Et encore, ma chère Mathilde, je vous le rends mal, je l'affaiblis, j'en suis sûre; et puis comment vous peindre la majesté de la physionomie du prince, le noble courroux qui fit rougir son front sous ses cheveux blancs, lorsqu'il qualifia l'indigne conduite de votre mari, et l'expression d'ineffable bonté avec laquelle il parla de vous! Encore une fois, chère enfant, il faut renoncer à vous rendre l'effet de cette scène; vous savez que le prince et la princesse personnifient l'honneur, la religion, la dignité, la naissance. Jugez donc, encore une fois, de l'imposante grandeur de cette scène, qui avait pour témoin l'élite de Paris! Maintenant, avez-vous le courage de blâmer M. de Rochegune de son indiscrétion?

—Non, sans doute,—m'écriai-je en prenant la main de madame de Richeville,—car je dois à son indiscrétion un des plus doux moments de ma vie.

—N'est-ce pas?

—Si ce n'était vous qui me racontiez cela, mon amie, j'aurais de la peine à croire ce que j'entends, tant cette scène me semble loin de nos habitudes, de nos mœurs, de notre temps.

—Mais aussi,—s'écria madame de Richeville,—croyez-vous que le prince, que la princesse, que M. de Rochegune soient beaucoup de notre temps?... Je ne parle pas de vous, chère enfant, vous me gronderiez; mais croyez-vous qu'il se rencontre souvent un homme d'une loyauté si reconnue, qu'il vous honore et vous place, pour ainsi dire, plus haut encore dans l'opinion publique par un aveu qui, dans la bouche de tout autre, eût à jamais compromis votre réputation? Comment, l'autorité de ce caractère chevaleresque est telle, la confiance qu'il inspire est si grande, que des personnes qui représentent ce que la société a de plus éminent, de plus vénéré, consacrent l'amour de cet homme pour une femme qui n'est pas la sienne, tant cet amour est sublime, tant cette femme est digne de cet amour!... Ah! Mathilde... Mathilde...—me dit madame de Richeville avec un accent de bonté et de remords qui me navra,—jamais je n'ai mieux senti la distance qui existe entre vous et moi... jamais je n'ai plus amèrement regretté les fautes que j'ai commises...

—Qu'osez-vous dire?—m'écriai-je,—voulez-vous mêler quelque amertume à cet hommage que je mérite si peu?... Qu'ai-je donc fait, mon Dieu! pour être digne de ces louanges, de cet intérêt que je dois à votre constante et ingénieuse amitié? N'est-ce pas vous qui avez mis tout l'esprit de votre cœur à faire valoir ma seule qualité, bien négative, hélas! la résignation? Mon Dieu! est-ce donc si difficile de souffrir? Ai-je seulement lutté? Ai-je seulement prouvé mon amour par quelque trait de dévouement? Non: je l'aurais fait, sans doute, je le crois; mais enfin, l'occasion ne s'est pas présentée. Je n'ai pas montré un de ces caractères énergiques qui se sacrifient courageusement à de nobles infortunes, qui n'hésitent pas entre leur bonheur et celui d'êtres qui méritent l'intérêt et la sympathie des honnêtes gens. Non, non, encore une fois, non; j'ai aimé avec la lâche abnégation d'une esclave un homme indigne de moi, et par cela même mes souffrances ont manqué de grandeur. Ne me comparez donc pas à vous, qui avez su si vaillamment reconquérir mille fois plus que vous n'aviez perdu... Contre quelle séduction ai-je lutté? Cet amour même dont je suis fière, je l'avoue, que m'a-t-il coûté à inspirer?... Rien... Je n'ai eu qu'a me laisser aimer. Ce n'est pas ma fausse modestie qui me donne ces convictions; mais je vous jure, mon amie, que je suis encore à comprendre la passion que j'ai inspirée à M. de Rochegune. Certes, je sens en moi de généreux instincts; mais ce ne sont pas mes pressentiments que M. de Rochegune aime en moi. Enfin, mon amie, on vante la délicatesse, la pureté de cet amour; mais cette délicatesse, cette pureté ne me coûtent pas, je n'ai pas même à lutter contre des ressentiments plus vifs. Si je compare ce que j'éprouve auprès de M. de Rochegune à ce que je ressentais auprès de M. de Lancry avant mon mariage, et pendant les rares moments de bonheur que j'ai goûtés... quelle différence!... Au fond de toutes mes émotions d'alors, si heureuses qu'elles fussent, il y avait toujours de l'embarras, de l'inquiétude; auprès de M. de Rochegune, il n'y a rien de tel. Lorsqu'il est là, j'éprouve un bien-être, une sérénité indicibles; au lieu de précipiter ses pulsations, mon cœur semble battre plus également qu'à l'ordinaire; la présence, la conversation, les aveux mêmes de cet ami bien cher ne me troublent pas; j'éprouve ces épanouissements de l'âme qu'excitent toujours en moi l'admiration de ce qui est généreux et bon, la lecture d'un beau livre, la contemplation d'un noble spectacle ou le récit d'une action héroïque.

Madame de Richeville me regarda d'abord avec étonnement, puis elle secoua la tête en souriant avec tristesse.