—C'est que j'aurais peut-être pleuré davantage encore M. de Mortagne si je ne vous avais pas connu.
—Je pourrais m'adresser le même reproche, Mathilde; mais je me rassure: aimer ce qu'aimait notre ami, protéger ce qu'il protégeait, ce n'est pas oublier, c'est être fidèle à son souvenir; seulement quelquefois je me dis tristement: Qu'il eût été heureux et fier de notre bonheur!
—En lui... quel défenseur nous aurions eu, mon ami!
—En avons-nous donc besoin? notre amour n'est-il pas accepté par le monde, qui croit si peu aux sentiments purs et désintéressés?... Notre amour!... si vous saviez le charme de ces mots!... car vous m'aimez... Mathilde... vous m'aimez...
—Oui... oh! oui, je vous aime... Et je suis quelquefois à me demander par quelle transformation insensible cet amour a succédé à l'amitié profonde... presque respectueuse, que j'avais pour vous.
—Écoutez, Mathilde... voulez-vous me rendre très-heureux?
—Parlez... parlez...
—Eh bien! interrogez tout haut votre cœur, que je sache ce que vous éprouvez pour moi, aujourd'hui, à cette heure; bonnes ou mauvaises impressions, dites-moi tout avec la franchise la plus absolue; je vous ferai la même confidence.
—Je trouve cette idée charmante; j'aimerais beaucoup à constater ainsi, de temps à autre, la richesse de notre amour.
—Ce serait constater chaque fois l'augmentation de nos trésors, vrai plaisir de millionnaire.