Ces paroles de madame de Richeville, qui la veille m'eussent été, comme toujours, très-agréables, m'embarrassèrent et me firent de nouveau rougir; heureusement pour moi, madame de Richeville changea le sujet de l'entretien, et ne s'aperçut pas de mon émotion.
—Ah! les hommes de cœur et d'honneur sont si rares!—reprit-elle,—je ne puis m'empêcher de faire cette réflexion quand je songe qu'un jour il faudra marier Emma...
—Qu'avez-vous à craindre, mon amie? que lui manque-t-il pour trouver un homme digne d'elle?
—Si l'amour maternel ne m'aveugle pas, il ne lui manque rien; mais, hélas! ma chère, mériter, est-ce obtenir?
—Pensez donc combien elle est belle et merveilleusement douée?
—Oui, mais sa naissance!—dit la duchesse en soupirant.—Je serai sans doute forcée de lui chercher un mari dans une classe au-dessous de la nôtre. Cette crainte ne vient pas de mon orgueil, mais de ma tendresse; il y a mille délicatesses de savoir-vivre pour ainsi dire traditionnelles et presque générales dans notre monde, qui se trouvent bien rarement ailleurs. Or, plus le caractère d'Emma se développe... plus je reconnais qu'il lui serait impossible de supporter certaines manières, certaines façons; oui... je suis presque fâchée qu'elle soit d'une susceptibilité si impressionnable; c'est une véritable sensitive... Mais puisque nous parlons de cette chère enfant... il faut que je vous dise une chose que je vous ai tue jusqu'ici.
Je regardai madame de Richeville avec étonnement.
—Probablement je me serai trompée,—reprit-elle,—puisque la remarque que j'ai faite ne vous a pas frappée... vous qu'elle intéresse particulièrement.
—Moi? Expliquez-vous, je vous en prie.
—Eh bien!—continua madame de Richeville avec une légère hésitation,—ne vous êtes-vous pas aperçue, depuis quelque temps, d'aucun changement dans la conduite d'Emma envers vous?