Le dîner fut très-amusant. Presque aussitôt nous partîmes pour le concert; j'acceptai, cette fois, très-bravement le bras de M. de Rochegune.

Je pris une résolution violente, je voulais faire une épreuve décisive pendant cette soirée tout entière passée auprès de M. de Rochegune; je ne changeai rien à mes habitudes de familiarité. Je ne voulais me refuser à aucune des nouvelles impressions que je pourrais éprouver près de lui.

Une fois bien convaincue que mes craintes étaient fondées, je prendrais fermement une détermination.

Nous arrivâmes au concert.

J'étais placée au premier rang, entre madame de Richeville et madame de Grandval; les hommes de notre société étaient derrière nous.

Je ne sais si mes émotions, combattues, refoulées, jointes à l'espèce d'irritation nerveuse dans laquelle je me trouvais, me prédisposèrent mieux que jamais aux jouissances de la musique; mais j'éprouvai d'ineffables ravissements, et mon âme enivrée se noya dans les flots d'harmonie qui me transportaient.

Je me souviens surtout d'un moment où, par une bizarre coïncidence, tout concourut à m'exalter encore.

Rubini chantait délicieusement son air de la Somnambule; madame de Richeville, par un mouvement d'admiration involontaire, m'avait saisi la main en me disant:

—Mon Dieu! que cela est sublime!...

Derrière moi était placé M. de Rochegune. Il s'était un peu avancé pour mieux entendre Rubini; son souffle léger effleurait mon épaule nue et courait dans les boucles de mes cheveux, que je sentais tressaillir... enfin, en écoutant ces chants si adorablement passionnés, j'aspirais le parfum pénétrant d'un magnifique bouquet de roses et de stéphanotis, don chéri d'une main bien chère.