M. de Rochegune retomba comme accablé en appuyant son front dans ses deux mains. Plusieurs fois je détournai un peu la tête pour l'apercevoir; il était toujours dans la même position.

Le concert terminé, on convint de prendre le thé chez moi. J'y invitai quelques personnes de notre société que je rencontrai au concert.

Je revenais en voiture avec madame de Richeville, Emma et M. de Rochegune. Celui-ci fut taciturne, préoccupé.

Je demandai à Emma si la musique lui avait fait plaisir.

—Non, elle m'a fait mal... J'ai beaucoup souffert,—me dit-elle doucement;—j'ai eu toutes les peines du monde à ne pas pleurer: il m'a semblé que les chants se transformaient pour moi en une harmonie d'une tristesse navrante.

Nous arrivâmes chez moi.

En passant devant une glace, je fus frappée de l'expression de mon visage. Pourquoi n'avouerais-je pas cette lueur de vanité?

Ainsi que me l'avait dit madame de Richeville, je me trouvais beaucoup plus jolie qu'à l'ordinaire... Je me souviens que je portais une robe de moire bleu de ciel très-pâle, garnie de dentelles et de nœuds de rubans roses; des camélias de la même couleur étaient placés dans mes cheveux blonds, dont les longues boucles descendaient presque sur mes épaules.

Fendant ce moment rapide où je me contemplai avec une sorte de complaisance, il me sembla que ma taille était plus souple, mes yeux plus brillants, mon teint plus transparent, mes lèvres plus vermeilles, ma démarche plus décidée; je me sentais comme animée, dominée par une force supérieure: c'étaient en moi des rayonnements, des espérances de bonheur qui arrivaient à l'idéal lorsque je rencontrais le regard amoureux et inquiet de M. de Rochegune.

Je me plaisais à admirer sa noble physionomie si mâle et si hardie; je m'étonnais de n'avoir pas jusqu'alors assez remarqué combien il était beau de cette beauté fière qui est aux hommes ce que la grâce est aux femmes; chacun de ses regards m'arrivait au cœur et me bouleversait.