—Hélas! mon ami,—lui dis-je en l'interrompant,—cesserions-nous d'être coupables en avouant hautement que nous le sommes? Cet aveu ne serait plus une généreuse audace, mais une grossière effronterie. Ah! croyez-moi, si nous succombions, il faudrait fuir honteusement et nous cacher comme des criminels.
—Oh! vienne ce jour bienheureux, Mathilde, et jamais mon front n'aura été plus fier... plus justement fier!
—Pouvez-vous parler ainsi! et la honte... et le déshonneur pour moi?
—Le déshonneur! n'êtes-vous pas libre? Le monde n'a-t-il pas lui-même prononcé une sorte de divorce moral entre vous et votre mari? Votre position peut-elle être comparée à celle d'aucune autre femme?
—Oui, aujourd'hui, à cette heure encore, je ne puis être comparée à personne; mais que j'oublie mes devoirs, et demain je serai, comme tant d'autres, une femme qui se venge des tromperies de son mari en le trompant à son tour. Bien plus, après avoir eu l'insolente audace de me poser en femme supérieure aux faiblesses humaines, je serai renversée de cet orgueilleux piédestal au milieu des mépris universels...
—Et où vous atteindront-ils, ces mépris? Venez... oh! venez, Mathilde, mon amour vous en défendra... le bonheur vous vengera... Qui vit pour le monde et par le monde peut le redouter; qui vit par soi et pour soi dans la retraite le dédaigne et le brave. Amis, orgueil, ambition, devoir, j'ai tout oublié; je ne vis que pour une seule pensée, que pour un seul désir... vous, vous, toujours vous.
—Mais votre carrière, mais votre avenir, mais tant d'infortunés qui n'existent que par vous, mais votre pays, auquel votre voix est si souvent utile?
M. de Rochegune haussa les épaules.—Rêveries creuses et sonores, stériles utopies que toute cette vaine politique. Quant à mes malheureux, c'est différent: du fond de cette retraite nous veillerons sur eux, nous serons leur mystérieuse Providence; ils n'y perdront rien... Est-ce qu'un amour comme le nôtre ne suffirait pas à nous rendre généreux et bienfaisants si nous ne l'étions déjà?... Vous me regardez avec surprise, Mathilde... vous êtes étonnée de m'entendre parler ainsi, moi naguère si jaloux de ce que je dédaigne aujourd'hui... Moi aussi je m'étonne et je m'en réjouis...
—Que dites-vous?
—Oui, ce brusque changement dans mes idées me prouve que votre influence sur moi augmente encore.