—Vous êtes insensé en effet de croire que je m'exposerai jamais à rougir de vous et de moi.

Il jeta sur moi un regard désolé; puis il s'écria d'un ton déchirant:

—Ah! vous ne m'aimez pas comme je vous aime... Et il pleura.

Je l'avoue, ô mon Dieu! si j'eus la force de ne pas le détromper, de ne pas lui dire que je partageais sa folle passion... ses idées justes ou injustes, élevées ou coupables, c'est qu'en ce moment même je prenais la résolution de fuir avec lui si, après une dernière et courageuse épreuve, je ne pouvais vaincre ce funeste entraînement.

Pour me réserver toute liberté d'agir, je devais alors lui ôter tout espoir et le rendre ainsi à son insu mon auxiliaire dans la lutte suprême que je voulais tenter.

—Je ne vous aime pas?—lui dis-je.—Pouvez-vous me faire ce cruel reproche! N'est-ce pas parce que je vous aime tendrement que j'ai le courage de vous épargner, ainsi qu'à moi, des remords éternels?

Il se leva et se mit à marcher avec agitation en essuyant ses yeux.

Je fus mise encore à une rude épreuve. Quelques boucles de sa chevelure s'étant dérangées, je vis à son front la cicatrice de la blessure qu'il avait autrefois reçue en venant savoir de mes nouvelles, lorsqu'il était tombé dans un guet-apens que lui avait tendu M. Lugarto.

La vue de cette cicatrice, en me rappelant depuis combien d'années durait le dévouement de M. de Rochegune, fit que ma résolution de lui cacher ce que j'éprouvais me devint plus pénible encore.

Il s'arrêta tout à coup devant moi et me dit: