CHAPITRE XV.
UNE VISITE.
Après le départ de M. de Rochegune, je me mis à fondre en larmes; je me reprochai mon apparente insensibilité; je craignis de l'avoir désespéré, d'avoir risqué peut-être de l'éloigner de moi.
Je regrettai amèrement de n'avoir pas suivi mon premier mouvement, qui me disait de tout abandonner pour le suivre; s'il me quittait... la froide estime du monde compenserait-elle jamais la perte de cet amour dans lequel j'avais concentré tout le bonheur, toutes les espérances de ma vie?
Au milieu de ces perplexités poignantes, je me demandais si je ne résistais pas plus par orgueil que par devoir; je tâchais de me convaincre de cette pensée afin d'avoir un prétexte de céder aux vœux de M. de Rochegune.
Alors je rêvais avec délire à la vie qui m'attendait près de lui; la sûreté de son caractère, son esprit, sa tendresse exquise, tout me présageait l'existence la plus fortunée.
Je reconnaissais de plus en plus la vérité des paroles de M. de Rochegune. Mon amour pour M. de Lancry avait-il été, en effet, une surprise de cœur? je n'avais pour ainsi dire, en aucune raison sérieuse de l'aimer avant mon mariage. Ses dehors charmants, la grâce de son esprit, m'avaient séduite. Dans mon opiniâtreté à l'épouser, malgré les sages avis de madame de Richeville et de M. de Mortagne, il y avait eu plus de parti pris, plus d'étourderie, plus de désir d'échapper à mademoiselle de Maran que de passion réfléchie; plus tard, lorsque les torts de mon mari devinrent si odieux, je persistai à l'aimer par habitude, par héroïsme de souffrance et d'abnégation, et surtout par suite de cette influence presque irrésistible que prend toujours sur une jeune fille le premier homme qu'elle aime.
Au milieu de mes chagrins j'avais haï cet amour sans nom, j'en avais rougi comme d'une mauvaise action; et pourtant en aimant ainsi mon mari, je remplissais un devoir sacré. Enfin lorsque, poussée à bout par une dernière trahison qui m'avait coûté mon enfant, j'avais échappé à l'épouvantable domination de M. de Lancry, je n'avais conservé pour lui qu'un mépris glacial...
Quelle différence, au contraire, dans les phases de mon attachement pour M. de Rochegune! Son généreux dévouement pour moi, l'admiration que m'inspiraient ses rares qualités avaient d'abord jeté dans mon cœur, et presque à mon insu, les profondes racines de cet amour; puis lorsque je me retrouvai moralement libre, ce furent de nouvelles et touchantes preuves de l'affection la plus constante et la plus noble: alors à mon admiration pour lui, sentiment sévère et imposant, se joignit une amitié affectueuse et tendre... puis l'amour pur et idéal... puis enfin la passion brûlante.
La gradation constante de ce sentiment n'en assurait que trop la durée.