—Sans doute... et malgré votre lettre si pressante... Mathilde, à mon retour, je vous aurais trouvée irrésolue, changée même au sujet de cette détermination... que je l'aurais compris... j'aurais compté sur le temps, sur mon influence, pour vous ramener à vos promesses... Mais que je sois assez fou pour croire que vous... Mathilde... vous vous êtes de nouveau et subitement éprise de M. de Lancry pendant mon absence, je vous croirais plutôt capable d'avoir vingt amants que de commettre une pareille lâcheté.

—Et pourquoi donc serait-ce une lâcheté? n'est-il pas mon mari? S'il se repent des chagrins qu'il m'a causés, n'est-il pas généreux à moi de lui faire grâce?... Et puis enfin, vous l'avez vu, malgré mon penchant... malgré mon affection pour vous... je restais obstinément attachée à mes devoirs... C'est que je vous aimais seulement comme un frère; vous ne m'inspiriez qu'une vive amitié... mon premier amour mal éteint faisait toute ma vertu.

M. de Rochegune était bien au-dessus des autres hommes et par son caractère et par ses rares qualités; et pourtant, ainsi que le vulgaire des hommes, il ajouta plus de créance à cette dernière raison, ou plutôt il la ressentit plus vivement que les autres, parce qu'elle blessait profondément son amour-propre.

—Ah! ce serait à douter de son père!—s'écria-t-il avec un mouvement d'horreur qu'il ne put vaincre.—Vous, vous... parler ainsi... Et cela s'est vu... oui... il y a eu de ces fascinations irrésistibles... de ces passions fatales, qui ont à tout jamais enchaîné des anges de noblesse et de pureté aux côtés d'hommes débauchés et perdus... Mais non, non,—reprit-il par un mouvement d'indignation,—non, il n'y a pas de fascination, il n'y pas de fatalité, ce sont là des mots inventés par la faiblesse, par la lâcheté ou par la honte; je vous dis, moi, que je ne vous crois pas; vous n'aimez plus, vous ne pouvez plus aimer cet homme, à moins d'être aussi perverse, aussi perdue que lui.

Il disait vrai; je comprenais, j'admirais son noble courroux; mais, pour la vraisemblance de mon triste rôle, je devais à mon tour défendre et mon feint amour pour M. de Lancry et M. de Lancry lui-même.

Oh! combien je remerciai le ciel de m'avoir donné la force de cacher jusque-là à M. de Rochegune l'amour ardent, passionné... que depuis longtemps j'avais ressenti... je ressentais pour lui... S'il l'avait deviné, si je le lui avais avoué, comment aurais-je pu, sans mourir de confusion, lui dire que la présence de M. de Lancry avait fait naître en moi un nouvel enivrement?... Oh! non, non, M. de Rochegune n'eût pas cru cette indignité, et je n'eusse jamais tenté de la lui persuader...

Il marchait à grands pas, il souffrait visiblement; j'avais hâte d'abréger cette scène si pénible.

—Vous êtes injuste,—lui dis-je,—de m'accuser de perversité parce qu'un amour fatalement placé, je le veux, mais, après tout, légitime, se réveille en moi: ne suis-je pas restée des années entières sous le charme de mon mari? N'ai-je pas tout sacrifié à cet homme, dont la présence... eh bien! oui... je l'avoue, dont la présence a sur moi une puissance irrésistible... Jusqu'au moment où je l'ai revu, j'ai été digne, courageuse... Mais dès que je l'ai su malheureux, dès que je l'ai vu repentant à mes pieds, dès que j'ai entendu sa voix, dès que j'ai rencontré ses regards... oh! alors, dignité, courage, chagrins, j'ai tout oublié, et j'ai couru avec joie... au-devant de mes chaînes.

—Mais c'est horrible... mais il y a du cynisme à avouer une si honteuse influence. Vous êtes folle... je ne vous crois pas, je ne veux pas vous croire.

—Pourtant, si quelqu'un doit me croire, c'est vous, car je vous parle avec une entière franchise: je ne cherche pas à colorer ce rapprochement par de faux semblants. Je pourrais vous dire ce que je dirai à nos amis... que la pitié pour les malheurs, pour les remords de mon mari, que l'exagération de mes devoirs, me font agir ainsi; mais à vous je dis ce qui est, à vous je dis la vérité, si brutale qu'elle soit... Eh bien! oui, oui... je l'aime d'un amour que je n'ose qualifier... soit... mais je l'aime: c'est fatal... c'est involontaire, mais cela est.