Encore une fois je fus sur le point de lui dire combien je le trompais, combien je l'aimais. Faut-il avouer cette lâcheté? ce fut l'espèce de résignation méprisante de M. de Rochegune qui causa mon découragement passager...
Et pourtant ce mépris de sa part devait servir mes projets.
Son désespoir m'eût donné une nouvelle force, en me prouvant que j'étais toujours aimée... et il fallait que je ne fusse plus aimée.
Il continua en s'adressant à moi:
—Cela serait incompréhensible de la part de tout autre que moi... Mais mon caractère est tel, que le venin le plus subtil, le plus rapide, n'est pas plus mortel que ne l'est mon mépris lorsqu'il atteint mes affections, si robustes, si vivaces qu'elles soient.
Puis il se leva brusquement:
—Après tout,—dit-il,—l'humanité est l'humanité... pétrie d'or et de boue. Je devrais avoir pitié de votre égarement en pensant aux qualités qui le rachètent... Je ne devrais pas jeter au vent de l'oubli et du néant dix années d'affection sainte et grande... dix années d'idolâtrie, de culte... Mais je ne le puis pas... je me connais, je suis absolu en tout: je ne puis voir en vous qu'une divinité ou une femme vulgaire... Tant que vous avez été élevée sur votre piédestal, je vous ai adorée... Maintenant vous en descendez honteusement... maintenant vous êtes comme les autres femmes... Je renie mes adorations passées.
—Ainsi,—lui dis-je avec amertume,—si je vous avais écouté lorsque vous me suppliiez d'oublier mes devoirs... le mépris sans doute eût payé ce sacrifice... Comme en ce moment... vous eussiez renié vos adorations passées... car alors aussi je serais honteusement descendue de mon piédestal... Je cède à un penchant légitime... et vous me méprisez... mais si j'avais cédé à un penchant coupable!...
Cette réflexion parut le frapper; il resta pensif. Puis il s'écria avec une violence à peine contenue:
—Je vous ai dit, il y a longtemps, que si jamais je doutais de vous... je douterais de moi... Eh bien! l'heure est venue... je doute de moi et de tous... Oui... malheur à vous qui avez bouleversé toutes mes notions du bien et du mal... malheur à vous qui pouvez inspirer l'aversion en accomplissant un devoir sacré... malheur à vous qui pouvez être pervertie en obéissant à un amour légitime... oui, je méprise moins encore l'hypocrisie du vice que votre vertueuse impudeur.