«L'ami inconnu à qui vous devez déjà beaucoup de renseignements à la fois agréables et précieux sur la vie intime de votre mari continuera sa tâche avec d'autant plus de plaisir, que les événements le servent à souhait, et deviennent de plus en plus intéressants pour vous.
«Maintenant l'on va vous instruire de ce qui regarde Ursule, parce que dans cette fantasmagorie vous verrez très-incessamment apparaître la figure de M. Rochegune, et on a lieu de croire que cette apparition vous plaira infiniment. Voici ce qu'est devenue Ursule depuis sa disparition de l'hôtel de Maran. On vous cachera seulement l'indication positive de la retraite de votre charmante cousine, parce qu'il est superflu que vous la connaissiez: elle habite l'un des faubourgs les plus isolés, les plus reculés de Paris.
«Ursule a depuis deux ans une femme de chambre qui lui est profondément attachée et en qui elle a la confiance la plus absolue. Mademoiselle Zéphyrine (c'est son nom) a été chargée par sa maîtresse, quelque temps avant la nuit du bal de la mi-carême, de chercher et de louer dans un endroit retiré un modeste appartement ou (si faire se pouvait) une petite maison bien isolée.
«Mademoiselle Zéphyrine, fille pleine de zèle, d'intelligence et surtout de fidélité, trouva au fond d'une impasse qui aboutissait à une rue déserte d'un des faubourgs les moins fréquentés de Paris, une véritable cellule de trappiste. Le surlendemain du bal de la mi-carême, votre belle rivale, abandonnant tout ce qu'elle possédait à l'hôtel de Maran, partit lestement dans un fiacre avec mademoiselle Zéphyrine et gagna sa retraite cénobitique, d'où elle ne sortit pas pendant quinze jours, lesquels quinze jours M. de Lancry passa à battre Paris et ses environs sans pouvoir rattraper sa fugitive.
«Maintenant on va mettre sous vos yeux quelques fragments des plus secrètes pensées d'Ursule, écrites par elle dans un album a fermoir dont elle seule a pourtant la clef.
«Vous conclurez de cette indiscrétion, sans vous tromper beaucoup, que mademoiselle Zéphyrine, pendant les promenades de sa maîtresse, trouve le moyen d'ouvrir l'album, d'y copier ce qui lui semble curieux, et de communiquer ces renseignements à son maître invisible, qui se fait un plaisir de vous en faire part.
«Le commencement de ces fragments du journal d'Ursule remonte environ à deux ans; les derniers mots en ont été écrits il y a très-peu de jours. On ne doute pas que ces notes ne vous causent des émotions douces et salutaires.»
JOURNAL D'URSULE.
J'ai en ce soir un moment de triomphe. J'ai vu Mathilde aux Italiens; son mari est venu me rejoindre. Je l'ai maltraité! Elle a dû s'en apercevoir... Lui enlever Gontran, c'était une vengeance; l'humilier devant elle... c'était un plaisir.—M. de Senneville passe pour être irrésistible. C'est un de ces hommes sur lesquels on a toujours des projets quand on ne les connaît pas. Je l'ai trouvé d'une élégance niaisement sérieuse. Il doit se cravater avec solennité et mettre ses gants avec méditation. Son ramage est aussi charmant qu'insupportable, car il gazouille délicieusement toujours le même air.—Son plus grand défaut, à mes yeux, est d'être trop joli. Ce n'est pas ainsi qu'un homme est beau; aussi M. de Lancry ne m'a jamais plu.—Ce sont là de plates figures de pacotille que la nature jette dédaigneusement dans son moule:—joli nº 1, ne voulant pas se donner la peine de leur donner un cachet original...—Lord C*** est mieux, plus accentué; mais il a l'air par trop Anglais: comme presque tous ses compatriotes, c'est l'embarras dans l'arrogance, et la morgue dans la gaucherie; et puis au moral ces gens-là sont comme au physique, ils n'ont pas d'épiderme; on dirait qu'ils ressentent tout à travers leur flanelle.
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