—Vous savez bien que tout véritable amour est fini pour moi... Le reste est-il du bonheur?... Et j'ai trente ans, et j'ai peut-être encore une longue vie à parcourir dans cette indifférence morne et glacée. Ces questions... que ferai-je? que deviendrai-je? me sont insupportables; j'accepterais je ne sais quel avenir, pourvu qu'il m'épargnât la stérile fatigue de songer au lendemain... Quelquefois j'envie l'existence machinale des cloîtres, cette obéissance muette et passive qui vous débarrasse d'une volonté dont on ne sait que faire...
—Pouvez-vous parler ainsi, vous, jeune, libre!
—Et c'est justement cette liberté qui m'effraie. Je chercherai vainement à sortir de l'apathie où je suis plongé. Ce seront des agitations inutiles.
Vingt fois je fus sur le point de dire à M. de Rochegune:—Épousez Emma, elle vous aime; votre existence aura un but, un terme.—Mais je craignis de compromettre par trop de précipitation le succès d'une œuvre qui m'avait coûté tant de larmes, tant de soins. Je lui dis:
—Courage! courage! peut-être ce voyage suffira-t-il à vous sortir de cet engourdissement passager. Comptez sur moi; je vous écrirai le résultat de mes observations au sujet d'Emma, et j'espère vous annoncer bientôt que votre absence a eu sur elle l'effet salutaire que nous en espérons........
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La veille du jour où j'avais cet entretien avec M. de Rochegune Emma m'écrivait cette lettre, qui résume pour ainsi dire notre correspondance depuis que j'avais cessé d'habiter avec madame de Richeville.
EMMA A MADAME DE LANCRY.
«J'ai suivi vos conseils, mon ange sauveur et tutélaire... Je vais vous raconter ce qui s'est passé depuis ma dernière lettre.
«Vous me dites que bientôt il n'aura plus de raison pour me cacher son amour: je vous crois; j'ai toujours été si bien inspirée de vous croire! vous m'avez révélé tant de choses!...