—De la raison? Et la raison la plus austère ne serait-elle pas d'accord avec la paix de votre cœur si vous l'écoutiez? Mon ami... vous êtes ému, je le vois... Ah! soyez généreux! qu'à nos tristes amours ne succède pas pour vous le remords éternel d'avoir causé la mort d'Emma... pour moi l'affreux regret d'avoir altéré peut-être la beauté de votre âme par les chagrins que je vous ai causés! Oh! non, non, loin de là; faites au contraire que notre affection nous ait rendus meilleurs... moi j'aurai pardonné à celui qui m'a fait bien souffrir... vous, vous aurez fait oublier à cette malheureuse enfant tout ce qu'elle a souffert pour vous...

—Mais je serais fou, mais je serais coupable de me laisser aller à l'émotion que me causent vos paroles, Mathilde! Un jour, vous vous repentiriez des maux que ma faiblesse aurait amenés!

—Non, non, mon ami, cédez... oh! cédez à ce noble mouvement du cœur... Et un jour, serrant dans vos mains la main d'Emma... un jour, le sourire aux lèvres, la sérénité sur le front et la joie au cœur... vous me direz: Mathilde, votre langage a été celui d'une amie, bonne et sincère... merci à vous. Je suis bien heureux.—Alors, moi...—ajoutai-je, ne pouvant cacher mes larmes et surmonter une pénible émotion,—alors moi...

—Qu'avez-vous, Mathilde?—s'écria M. de Rochegune en me regardant avec inquiétude.

Je compris tout le danger de mon attendrissement involontaire; un soupçon de M. de Rochegune pouvait tout perdre.

—Je n'ai rien, mon ami,—lui dis-je en tâchant de sourire,—je suis émue en songeant à la félicité qui vous attend auprès d'Emma. Écoutez mes vœux et mes conseils... Alors, un jour, comme je vous le disais... moi, heureuse aussi de mon côté... jouissant comme vous de tous les charmes du bonheur domestique... je vous dirai tout bas:—Méchant ami, il a fallu vous y forcer pourtant.

—Ah! Mathilde... prenez garde... pour Emma... plus que pour moi... n'insistez pas. Après tout... moi, je n'ai rien à risquer à cette heure. Ma vie ne peut être plus désolée qu'elle ne l'est. Mais cette enfant! pour elle, mon Dieu... un jour... quelle déception!

—Mais cette enfant vous aime sans espoir... vous aime à en mourir... sa vie non plus, à elle, ne peut être plus désolée!

—Ah! Mathilde! ce seraient de tristes fiançailles!

—Pour Emma, ce seraient celles d'une reine. Votre parole, mon ami, votre parole!