Je ne me trompais pas; seulement cette secousse fut amenée, non par la cessation de mes inquiétudes, mais par ma dernière conversation avec M. de Lancry.

Ainsi s'expliquait le sens d'un passage d'une des lettres de M. Lugarto, où il me disait qu'il créerait à mon mari d'impérieuses raisons de ne pas m'abandonner, et que l'avenir devait m'épouvanter.

M. de Lancry était sans ressources, M. Lugarto lui offrait sans doute beaucoup d'argent pour le forcer à m'emmener avec lui; je n'ose dire toutes mes frayeurs à cette pensée, connaissant la dégradation où était tombé M. de Lancry, son amour de l'or, sa haine contre moi, et surtout l'atroce méchanceté de M. Lugarto, qui depuis si longtemps me poursuivait de sa vengeance.

Je n'en doute pas, ces nouvelles frayeurs me causèrent une dernière commotion à laquelle je ne pus résister.

A peine M. de Lancry m'eut-il quittée que je tombai dans d'horribles convulsions suivies d'une violente fièvre cérébrale.

Je fus, à ce que me dirent Blondeau et le bon docteur Gérard, pendant quinze jours dans un état désespéré. M. de Lancry disparut le surlendemain du jour où j'étais tombée malade, en laissant une lettre pour moi dans laquelle il m'annonçait brièvement que ma maladie changeait tous ses projets et qu'il allait voyager en Italie.

Cette preuve de cruelle insensibilité ne m'étonna ni ne m'affecta.

Ma pauvre Blondeau avait écrit à madame de Richeville l'état alarmant dans lequel je me trouvais. Cette excellente amie était aussitôt revenue à Paris avec Emma et M. de Rochegune. On ne pouvait songer à me transporter hors de mon petit appartement de la rue de Bourgogne. Madame de Richeville s'y établit et ne me quitta que lorsque je pus aller avec elle passer à Maran le temps de ma convalescence.

Chaque jour Emma resta plusieurs heures auprès de moi, jusqu'à ma complète guérison. Je n'ai pas besoin de dire de quelles tendres attentions je fus entourée, et par quel admirable dévouement Emma me prouva sa reconnaissance de ce que j'avais fait autrefois pour elle.

Ma fièvre cérébrale s'était compliquée d'une fièvre pernicieuse, dont la guérison dura environ quatre mois. Je ne pus partir pour Maran qu'à la fin de l'hiver.