J'avoue que ma vengeance contre Félix fut bien barbare; je n'étais pas cruelle par caractère; il fallait tout mon désir de réhabilitation auprès d'Ursule pour me décider à cette atrocité.
J'eus l'abominable idée du mettre une pincette au feu; quand je la vis bien rouge, je la pris et je m'avançai intrépidement contre mon ennemi.
Selon son habitude, il sortit de sa niche en aboyant pour se jeter sur moi; mais je le saisis si adroitement avec la pincette par une de ses oreilles pointues, qu'il poussa des hurlements affreux, et tomba sans avoir le courage ou la force de regagner sa niche. J'eus un moment de remords en voyant fumer l'oreille de ce malheureux animal et en entendant ses cris douloureux; mais, pensant au bonheur d'être maltraitée par ma tante aux yeux d'Ursule, j'étouffai ce mouvement de pitié.
J'étais héroïquement restée debout, ma pincette à la main: ma victime se roulait à mes pieds.
Mademoiselle de Maran accourut et entra tout effrayée.
Son maître d'hôtel la suivait non moins inquiet.
—Bon Dieu du ciel! qu'y a-t-il?—s'écria-t-elle en se précipitant sur Félix.—Qu'y a-t-il, mon pauvre loup?... Puis, apercevant son oreille complétement brûlée, elle releva la tête et me dit en furie:
—Petite stupide! vous ne pouviez pas veiller sur lui... et l'empêcher d'approcher du feu... Servien... Servien... vite, de l'eau fraiche... de la glace...
Puis, les yeux égarés par la colère, les lèvres écumantes, ma tante, oubliant ses procédés habituels, me prit par les bras, me pinça jusqu'au sang, et s'écria:—Tu ne pouvais pas veiller sur lui, vilaine sotte, indigne créature!...
Mademoiselle de Maran avait une si terrible figure elle avait l'air si méchant, que j'eus un moment d'indécision: je pouvais lui laisser croire que la brûlure de Félix était la suite d'une imprudence, mais je surmontai bien vite cette lâche faiblesse; m'échappant de ses mains, je lui montrai la pincette que je tenais encore, en lui disant avec un calme superbe et triomphant: