A cet instant, les deux frères passaient devant la grande porte de l'hôtel d'Orbesson. Godet l'aîné jeta de ce côté un regard sarcastique, et dit à son frère avec l'expression d'une sanglante ironie:
—Si les gens vertueux aiment à voir lever l'aurore... je suis bien sûr que celui qui habite cette maison ne l'a pas vue souvent lever, l'aurore!!!...
Le mot était dur. Dieudonné en comprit la portée, et il dit tout bas à son frère:
—Prends garde, Godet... quelquefois les murs ont des oreilles.
—Si les murs ont des oreilles, la France a des lois,—s'écria Godet l'aîné d'une voix tonnante en s'adressant fièrement à la grande porte de l'hôtel d'Orbesson et lui jetant un regard de défi courroucé.—Oui,—reprit-il,—la France a des lois, un gouvernement constitutionnel et une garde municipale qui protègent les citoyens paisibles, et qui veillent d'un œil ouvert et paternel sur les individus qui s'embusquent sournoisement dans les ténèbres pour machiner... je ne sais quoi; mais il machine!! je suis sûr qu'il machine...
—Godet... Godet... calme-toi, je t'en conjure,—dit Dieudonné effrayé de l'audace de son frère.
—Qu'il me fasse, s'il le veut, massacrer par ses sbires,—s'écria Godet l'aîné.—Mais il a beau faire le mort depuis quelque temps, je soutiens qu'il machine!!
Après cette énergique et courageuse protestation, les deux frères entrèrent dans le café de madame Lebœuf. Ici commença pour eux une série d'étonnements plus foudroyants les uns que les autres. D'abord, au lieu du candide Botard, qui pêchait si merveilleusement les araignées dans les carafes, ils virent un grand homme maigre à cheveux et à barbe noirs, d'une physionomie sinistre, qui leur demanda d'une voix brusque:
—Que faut-il vous servir?
Godet l'aîné regarda son frère avec surprise; puis, se ravisant, et pensant que Botard était nécessairement employé aux préparatifs du banquet, il répondit d'un ton protecteur: