—Au fait... au fait....
—Cette fois-là, j'arrive bravement à la grand'porte; je frappe, on m'ouvre. Vous me croirez, si vous voulez, monsieur Charles, je ne suis pas poltronne; eh bien! je n'ai pu m'empêcher de sentir un tic-tac en entrant là-dedans.
—Pourquoi cela?
—La cour est petite, dallée et entourée de grands bâtiments sombres. C'est triste comme un cloître. Le soleil ne doit jamais venir là-dedans, c'est sûr. Au fond de la cour, il y a comme un péristyle énorme et si profond qu'il faisait noir; on y voyait pourtant, à cause de sa blancheur, la balustre en pierre d'un immense escalier en fer à cheval qui montait en dehors jusqu'au premier étage; le péristyle allait jusqu'au fond.
—Mais c'est un palais.
—Oui, mais si triste, si triste, que j'aimerais autant habiter un tombeau que de vivre là-dedans. Un vieux portier borgne, qui m'avait ouvert, m'examinait comme s'il avait voulu me manger en me barrant le passage.—Que voulez-vous? me dit-il.—C'est bien ici l'hôtel Lambert?—Oui.—Habité par madame la princesse de Hansfeld?—Oui.—Eh bien! je viens lui apporter des dentelles choisies hier par une jeune dame très brune qui est venue à mon magasin sur les quatre heures. Comme la mulâtresse était sortie la veille à cette heure-là, mon conte parut vraisemblable; le cerbère me laissa passer. Je n'avais pas fait quatre pas que j'entendis siffler derrière moi, ni plus ni moins que dans une caverne de brigands. C'était le concierge qui annonçait.
—En effet, on m'a dit qu'il y avait encore quelques maisons du Marais où l'on sifflait de la sorte.
—C'est un drôle d'usage toujours; moi qui ne le connaissais pas, naturellement ça m'a surprise. Je monte cet énorme escalier qui ne finissait pas; j'arrive au premier, et je trouve une espèce de grand olibrius vêtu en chasseur, avec de grandes moustaches, qui baragouinait le français. Je lui dis que j'apporte des dentelles pour la princesse; il me prie d'attendre et il me laisse dans une antichambre à colonnes de pierre, grande comme une maison, sonore comme une église, si grande enfin qu'il y avait de l'écho; jugez comme c'était gai. Au bout de cinq minutes, l'olibrius revient me dire que sa maîtresse n'avait pas demandé de dentelles, et il me montre la porte; je réponds que c'est une jeune mulâtresse qui est venue.—C'est donc mademoiselle Iris, la demoiselle de compagnie de S.E. la princesse?—me dit l'olibrius.—Justement, c'est mademoiselle Iris; j'avais oublié son nom—répondis-je. Et le chasseur s'en va en grommelant chercher mademoiselle Iris. J'avais gagné à cela de savoir que la moricaude était demoiselle de compagnie, et s'appelait Iris....
—Iris?... quel nom singulier....
—Il y a bien d'autres choses singulières dans cette diable de maison. Comme je l'avais prévu, mademoiselle Iris vient en personne pour me dire que j'étais une menteuse, et qu'elle ne m'avait pas demandé de dentelles. Le chasseur était resté, ce qui ne m'empêche pas de dire rapidement et tout bas à la mulâtresse:—J'ai quelque chose de très important à vous communiquer; il y va de la mort d'un homme. Demain à la nuit tombante et les jours suivants, je serai sur le quai d'Anjou, à la petite porte du jardin; je vous attendrai jusqu'à ce que vous veniez...—Vous concevez, monsieur Charles... la mort d'un homme... on dit toujours ça... c'est d'un effet sûr pour piquer la curiosité des jeunesses.