Pour expliquer ce mariage, il est nécessaire de poser le caractère de M. de Brévannes. Assez mal élevé, n'ayant reçu qu'une banale éducation de collège, rien n'avait adouci, tempéré sa fougue naturelle. Le trait culminant, primordial de ce caractère singulièrement énergique et orgueilleux, était une incroyable opiniâtreté de volonté.
Pour parvenir à son but, M. de Brévannes ne reculait devant aucun sacrifice, devant aucun excès, devant aucun expêchement.
Ce qu'il souhaitait, il voulait le posséder, autant pour satisfaire son goût, son caprice du moment, que pour satisfaire l'espèce d'orgueil tenace qu'il mettait à réussir, bon gré, mal gré, coûte que coûte, dans tout ce qu'il entreprenait.
M. de Brévannes poussait l'économie jusqu'aux limites de l'avarice, la personnalité jusqu'à l'égoïsme, la sécheresse d'âme jusqu'à la dureté. Fallait-il triompher d'un obstacle, il devenait dévoué, généreux, délicat, si cela servait ses projets, mais, l'obstacle surmonté, ces qualités éphémères disparaissaient avec la cause qui les avait produites, son caractère normal reprenait son cours, et ses mauvais penchants se dédommageaient d'une contrainte passagère en redoublant de violence.
Malheureusement les gens de cette trempe vigoureuse, résolue, prouvent souvent que pour eux—vouloir c'est pouvoir—comme disait M. de Brévannes.
Maintenant parlons de son mariage.
M. de Brévannes occupait à Paris le premier étage d'une maison qui lui appartenait. De nouveaux locataires vinrent habiter deux petites chambres du quatrième: c'était Berthe Raimond et son père. (Madame Raimond était morte depuis longtemps.)
D'abord graveur en taille-douce, Pierre Raimond avait la vue tellement affaiblie, qu'il ne gravait plus que la musique. Berthe, excellente artiste, donnait des leçons de piano; grâce à ces ressources, le père et la fille vivaient à peu près dans l'aisance.
Berthe était remarquablement jolie. M. de Brévannes la rencontra souvent, ressentit pour elle un goût assez vif, et s'introduisit chez Pierre Raimond sous un prétexte de propriétaire.
M. de Brévannes avait une détestable idée de l'humanité, il espérait, à l'aide de quelques cajoleries, de quelques libéralités, triompher de la vertu de Berthe et des scrupules de Pierre Raimond. Il se trompa: en payant le premier terme du modeste loyer de ses deux chambres, le graveur donna congé à M. de Brévannes pour le terme suivant, et le pria très nettement de cesser ses visites, qui avaient d'ailleurs été très bornées.