—Mais puisque je reconnais si mal, n'est-ce pas, les bontés de monsieur votre père pour moi, il n'aura pas l'obligeance de me permettre de le soutenir plus longtemps; il me fera la mauvaise plaisanterie d'aller s'établir à l'hôpital.
—Cela est certain, Charles, car je ne puis pas lui laisser ignorer vos reproches....
En prononçant ces dernières paroles, la voix de Berthe, jusqu'alors ferme, s'émut beaucoup; ses forces étaient à bout; elle avait depuis longtemps contraint les larmes qui l'oppressaient, mais elle ne put conserver davantage cet empire sur elle-même: elle cacha sa tête dans ses mains, retomba dans un fauteuil, et se prit à pleurer avec amertume.
M. de Brévannes était égoïste, dur, orgueilleux; mais il était fort intelligent. Malgré ses sarcasmes sur les étranges principes du père de Berthe à l'endroit des bienfaits des riches, il savait parfaitement que, raisonnable ou absurde, la conviction de sa femme et de Pierre Raimond était à ce sujet sincère et profonde. Ses plaisanteries n'avaient été qu'un jeu cruel....
La douleur de Berthe le toucha d'autant plus qu'il se rappela ses derniers torts envers elle; il réfléchit enfin à tout ce qu'il lui avait dit d'humiliant. Plus elle semblait dépendre de lui, plus il devait ménager sa délicatesse et ne pas l'accabler de reproches si cruels.
Et puis il faut tout dire: pourrions-nous dévoiler un de ces mille replis du cœur humain, ou plutôt de l'organisation humaine? pourrions-nous faire croire à l'un de ces revirements soudains, brutaux, dont les hommes seuls sont capables, après les plus aigres, les plus basses, les plus injurieuses récriminations?
Berthe était retombée assise sur son fauteuil, accablée sous l'impression que lui avait causée cette scène cruelle. La jeune femme baissait la tête; son joli cou, ses charmantes épaules blanches et polies comme de l'ivoire, que l'émotion couvrait d'un léger incarnat, frappèrent la vue de M. de Brévannes.
Selon que cela arrive toujours, vingt fois il avait oublié sa femme pour des créatures indignes de lui être comparées, même sous le rapport de la beauté... Depuis la scène à laquelle Berthe avait fait allusion en parlant d'une femme-de-chambre qu'elle avait chassée, les deux époux étaient restés l'un envers l'autre sous une profonde impression de froideur et de contrainte. L'amour de Berthe pour son mari avait reçu un mortel et dernier coup.
M. de Brévannes, voyant le chagrin de sa femme, se figura, par une de ces imaginations grossières naturelles à l'homme, qu'en flattant Berthe sur la puissance et sur l'éclat de sa beauté, il se ferait pardonner les outrages dont il venait de l'accabler; il s'approcha donc silencieusement de Berthe, puis, entourant sa taille, lui dit:
—Voyons, ma bonne petite Berthe, sois gentille... faisons la paix.