—Oh! c'est affreux.... Et votre tante Vasari?... Après un instant de silence pendant lequel la princesse paraissait être sous le poids d'un souvenir pénible, elle reprit ainsi:

—Les lois sur le duel étaient d'une sévérité extrême: Charles de Brévannes partit le jour même; Raphaël était inconnu à Florence; ni Osorio ni le témoin de M. de Brévannes ne reparurent.... Personne ne put donc trahir ce malheureux secret. Ma tante fut d'autant plus inconsolable du brusque départ de Charles de Brévannes que, son appui lui manquant, elle perdit son procès et fut complètement ruinée. Nous revînmes à Venise, où je tombai malade.

—Et un an après vous étiez princesse de Hansfeld.

—Oui, pour sauver ma famille d'une horrible infortune, je me résignai à ce mariage, qui aurait dû me paraître inespéré... Grâce à la bonté, aux soins et à la délicatesse du prince, j'entrevoyais déjà des jours plus heureux; à la reconnaissance allait peut-être succéder un sentiment plus doux... lorsque tout à coup M. de Hansfeld..., frappé de je ne sais quel vertige, oubliant sa bonté, sa douceur accoutumée... enfin,—reprit madame de Hansfeld avec un profond soupir,—commença la vie atroce que je mène.... Quelquefois je me demande comment ma raison a pu supporter des chocs si violents sans s'ébranler. La crainte, la stupeur que me cause la conduite bizarre, effrayante du prince, me poursuivent jusque dans le monde où je vais parfois chercher, non des distractions, mais de l'étourdissement. Il y a six mois, je traînais cette vie misérable... en apparence si splendide, si heureuse, lorsque par hasard je rencontrai M. de Morville; je le remarquai, parce que j'entendis vanter la fidélité qu'il avait vouée comme moi à un souvenir adoré... Partout on parlait de son dévouement, de sa délicatesse..., et surtout de sa tendre constance pour une femme dont il avait été forcé de se séparer.... Attristé par son amour, pieusement dévoué à sa mère souffrante, il sortait peu.... Il demeurait près de nous, rue Saint-Guillaume. Un jour, je trouvai une lettre sur le banc d'une partie réservée de notre jardin.... Sans pouvoir comprendre par quel moyen cette lettre se trouvait là, mon premier mouvement, tu le sais, fut de croire qu'elle venait de lui.

Et je m'en assurai en restant, le lendemain, toute une journée cachée dans un massif, et le soir je vis tomber une autre lettre lancée d'une petite fenêtre cachée par un lierre.

M. de Morville semblait deviner les pensées qui m'agitaient: gaies, si j'étais gaie; tristes, si j'étais triste; sombres et désolées, si j'étais sombre et désolée; ses lettres semblaient l'écho de mes impressions les plus fugitives.

—Comment les devinait-il?

—En m'observant... il lisait sur mon visage la disposition de mon esprit..

—Il vous aimait bien...—dit Iris d'une voix profondément altérée.

—Tu le vois.... Comme moi, M. de Morville regrettait un amour passé... et, chose étrange, fatale!... nos regrets communs ont servi pour ainsi dire de lien entre cet amour passé et notre amour nouveau.