—Je ne m'abuse pas; en travaillant à votre bonheur, c'est à ma perte que je cours: lorsque vous aurez épousé M. de Morville, je ne serai plus pour vous qu'un objet de mépris et d'horreur.... Certes, j'aurais pu agir en silence, sans vous prévenir, et vous laisser recueillir innocemment le fruit de cette sanglante combinaison. Mais je l'avoue... je n'ai pas eu ce courage; je veux bien mourir pour vous, mais à condition que vous me disiez au moins:—Meurs pour moi!

—Étrange et abominable créature!

—Votre bonheur causera ma perte, je le sais; mais au moins, au sein de votre heureux amour, peut-être aurez-vous un souvenir pour moi....

—Si vous vous sacrifiiez ainsi dans mon intérêt, vous eussiez attendu que ce que vous appelez mon bonheur fût assuré pour me faire cette nouvelle révélation....

—Non, marraine; il se peut que vous ayez plus de vertu que d'amour, et alors votre bonheur eût été à tout jamais empoisonné. A cette heure, au contraire, en apprenant à quel prix vous auriez épousé M. de Morville, vous pouvez choisir, vous avez entre vos mains l'avenir de votre amour pour M. de Morville, le sort de Berthe de Brévannes et de votre mari.... Un mot de vous à M. de Brévannes au sujet du livre noir... et il sait que vous ne l'aimez pas, qu'il est dupe d'une fourberie dont je suis l'auteur, et qu'au lieu de conduire sa femme à l'hôtel Lambert pour la faire plus sûrement tomber dans le piége qu'il lui tend ainsi qu'à M. de Hansfeld, il doit arracher Berthe à cet amour innocent encore... puisque la mort de sa femme et du prince lui est inutile; tel est votre devoir, marraine, faites-le. Sans doute, M. de Brévannes, furieux, répandra contre vous les plus atroces calomnies.... Que vous importe?... ce sont des calomnies.... Sans doute, M. de Morville pourra s'en affliger, y croire, et sourire amèrement en songeant à l'amour idéal et romanesque qu'il avait pour vous; cela est triste; que vous importe?... pendant la longue vie qu'il vous reste à passer auprès du prince que vous n'aimez pas, et qui ne vous aime plus... vous pourrez vous répéter glorieusement chaque jour: J'ai fait mon devoir.

—Oh! maudite sois-tu, démon vomi par l'enfer!... s'écria madame de Hansfeld avec égarement;—laisse-moi... laisse-moi.... Pourquoi viens-tu m'enfermer dans un cercle affreux dont je ne puis sortir sans causer la mort de deux infortunés, ou sans me jeter dans l'abîme d'un désespoir sans fin?

—Vous assombrissez bien les couleurs du tableau, marraine; vous pouvez sortir du cercle affreux dont vous parlez... mais pour aller le front haut et fier à l'autel avec M. de Morville, pour passer auprès de lui la vie la plus belle et la plus honorée.

—Oh! tais-toi... tais-toi!

—Et cela sans lui faire parjurer ses serments, et cela sans le rendre coupable envers sa mère, car elle bénirait ce mariage, que vous pouvez contracter avec joie... sans honte, sans crime, en restant paisible à attendre les événements... ne provoquant rien, ne faisant rien, ne sachant rien....

—Tais-toi! oh! tais-toi!