Que de douces heures ainsi passées entre Berthe, Arnold et Pierre Raimond! Celui-ci ne savait pas la musique; mais son jeune ami lui traduisait, lui expliquait pour ainsi dire la pensée musicale des grands maîtres, l'analysant phrase par phrase, et faisant pour l'œuvre de Mozart, de Beethoven, de Gluck, ce qu'Hoffmann a si merveilleusement fait pour Don Juan.

Berthe, profondément touchée des soins d'Arnold pour Pierre Raimond, leur attribuait à eux seuls la vive sympathie qui, chaque jour, la rapprochait davantage du prince. Celui-ci était d'autant plus dangereux qu'il était plus sincère et plus naturel; rien dans son langage, dans ses manières, ne pouvait avertir madame de Brévannes du péril qu'elle courait.

La conduite d'Arnold était un aveu continuel, il n'avait pas besoin de dire un mot d'amour; si par hasard il se trouvait seul avec Berthe, son regard, son accent étaient les mêmes qu'en présence du graveur. Celui-ci rentrait-il, Arnold pouvait toujours finir la phrase qu'il avait commencée.

Comment madame de Brévannes se serait-elle défiée de ces relations si pures et si paisibles? Jamais Arnold ne lui avait dit: Je vous aime; jamais elle n'avait un moment songé qu'elle pût l'aimer, et déjà ils étaient tous deux sous le charme irrésistible de l'amour.

Nous le répétons, par un singulier hasard, ces trois personnes, sincères dans leurs affections, sans défiance et sans arrière-pensée, s'aimaient: Arnold aimait tendrement le vieillard et sa fille, ceux-ci lui rendaient vivement cette affection; tous trois enfin se trouvaient si heureux, que par une sorte d'instinct conservatif du bonheur, ils n'avaient jamais songé à analyser leur félicité, ils en jouissaient sans regarder en-deçà ou au-delà.

La seule chose qui aurait pu peut-être éclairer Berthe sur le sentiment auquel son cœur s'ouvrait de jour en jour, était l'espèce d'indifférence avec laquelle elle supportait les duretés de son mari; elle s'étonnait même vaguement de ressentir alors si peu des blessures naguère si douloureuses....

Lorsque son père, profondément irrité contre M. de Brévannes, lui avait sérieusement, presque sévèrement demandé compte des procédés de M. de Brévannes, elle n'avait pas menti en répondant que depuis quelque temps elle ne s'en tourmentait plus.

Le vieillard avait eu d'autant plus de foi aux paroles de Berthe, que peu à peu elle redevenait calme, souriante, et que sa physionomie, autrefois si triste, révélait alors la plus douce quiétude.

Peut-être blâmera-t-on l'aveugle confiance de Pierre Raimond; cette confiance aveugle était une des nécessités de son caractère.

Ces antécédents posés, nous conduirons le lecteur dans le modeste réduit de Pierre Raimond, le lendemain du jour où M. de Hansfeld avait signifié à sa femme qu'elle devait quitter Paris dans trois jours.