—Vous ne l'aimez plus, enfin?—dit Berthe.

—Non, car, en admettent même que j'eusse été aussi insensé que je le paraissais, je méritais au moins quelque pitié, quelque intérêt... et ma femme ne m'en témoignait aucun. Profitant de la solitude où je vivais (nous habitions alors une grande ville), elle courait les fêtes et s'informait à peine de moi. Cette dureté de cœur me révolta.... Ou ma femme était coupable, et ma générosité à son égard aurait dû toucher l'âme la plus perverse, ou elle était innocente, alors les accès de douleur auxquels je me livrais après l'avoir vaguement accusée auraient dû l'émouvoir.

—Mais pourquoi n'avez-vous jamais, avec elle, abordé franchement cette question? Pourquoi n'avoir jamais nettement formulé vos reproches?—dit Pierre Raimond.

—Songez-y; il me fallait lui dire:—Je vous soupçonne, je vous accuse d'avoir voulu m'assassiner deux fois.... Ne pouvais-je pas me tromper?

—En effet, cette position était affreuse—dit. Berthe. Et le dernier trait qui a amené votre séparation, quel est-il?

—Il y a très peu de temps de cela—dit M. de Hansfeld en baissant les yeux.—J'occupais avec ma femme une maison isolée: je ne sais pourquoi mes soupçons étaient revenus avec une nouvelle violence; je sortais rarement de mon appartement. Quelquefois pourtant, le soir, je montais à un petit belvédère situé au faîte de notre demeure; c'était une espèce de terrasse très élevée, entourée d'une légère grille à hauteur d'appui, sur laquelle je m'accoudais ordinairement pour regarder au loin les tristes horizons que présente une grande ville pendant la nuit; je passais là quelquefois de longues heures dans une rêverie profonde. Un soir, la Providence voulut qu'au lieu de m'accouder et de me pencher comme d'habitude sur la balustrade... j'y posai la main.... A peine l'eus-je touchée que, à mon grand effroi, elle céda et tomba avec un fracas horrible....

—Ciel!—s'écria Berthe.

—La hauteur était si grande que cette grille de fer fut brisée en morceaux en tombant sur le pavé.

—Quelle atroce combinaison!—dit Pierre Raimond en levant les mains au ciel.

—Ma mort était inévitable si je me fusse appuyé sur cette rampe.... Qui pouvais-je accuser, si ce n'est Paula? Personne n'avait d'intérêt à ma mort. Ignorant qu'une faillite m'avait enlevé presque toute ma fortune, elle se souvenait sans doute que dans des temps plus heureux je lui avais fait donation de mes biens. Cette idée ne m'était jamais venue tant qu'avait duré mon amour.... Il m'a toujours semblé impossible de soupçonner d'une infamie les gens que j'aime.... J'aurais pu, à la rigueur, croire ma femme capable d'obéir à un mouvement de haine insensée, mais non d'agir par un calcul si lâche et si odieux; pourtant, une fois mon amour éteint, en présence de ce nouveau piége si meurtrier, je ne reculai devant aucune supposition. Seulement, pour éviter de tristes scandales, je me contentai de déclarer à Paula qu'elle quitterait à l'instant la ville que nous habitions, que je ne la reverrais jamais, et que j'étais assez indulgent, ou plutôt assez faible pour la livrer à ses seuls remords.... Que vous dirai-je de plus! à quoi bon vous indigner en vous parlant de l'audace avec laquelle cette femme brava mes reproches, de l'horrible hypocrisie avec laquelle elle affecta de les attribuer à l'égarement de ma raison. Tant de cynisme et d'effronterie me révolta... je la quittai.... De ce moment ma vie fut bien triste... mais au moins j'étais délivré d'une horrible appréhension.