—Je l'ose, car je veux croire qu'à part votre monomanie de m'adresser des reproches incompréhensibles, vous êtes ordinairement un homme de bon sens.... Nous avons des motifs de nous ménager mutuellement sur certains sujets.... Votre raison n'est pas très saine, je pourrais me mettre sous la protection des lois; mais il me répugnerait d'attirer l'attention publique par un procès contre vous et délivrer à la malignité des curieux les secrets de notre intérieur.... Vous devez craindre de votre côté que M. de Brévannes n'apprenne que vous vous occupez de sa femme... restons donc dans les termes où nous sommes.... Je n'ai aucune prétention sur votre cœur... le mien ne vous a jamais appartenu, agissez donc librement.... S'il vous est même nécessaire de feindre une absence, je consens à me prêter à cette supercherie et à dire que vous avez quitté Paris.... Tout ce que je vous demande en retour, monsieur, c'est de me permettre de rester ici quelque temps... mes prétentions, je crois, ne sont pas exorbitantes.
M. de Hansfeld était stupéfait de l'assurance de Paula. Malheureusement pour lui, elle possédait un secret qu'il tremblait de voir ébruiter. Cette considération, plus que la crainte des scandales d'un procès, suffisait pour le mettre jusqu'à un certain point dans la dépendance de sa femme.
Il est impossible de peindre ses regrets de savoir la princesse instruite des visites qu'il rendait à Pierre Raimond et du motif qui l'attirait chez le graveur. La réputation de Berthe était, pour ainsi dire, à la merci d'une femme pour laquelle Arnold ressentait autant de mépris que d'horreur.
Sans doute la conduite de madame de Brévannes était irréprochable; mais le moindre soupçon, mais la simple découverte du véritable nom du prince suffirait pour exciter la défiance de Pierre Raimond, l'empêcher de recevoir désormais Arnold Schneider... d'un mot la princesse pourrait soulever ces orages!
Qu'on juge de la colère du prince, il se trouvait presque sous la domination de Paula.
Celle-ci triomphait; elle sentait la force de sa position: gagner du temps, rester à Paris, voir quelquefois M. de Morville, lui écrire souvent, après lui avoir peut-être avoué qu'il ne s'était pas trompé sur l'auteur de la mystérieuse correspondance dont nous avons parlé... tel était le vœu le plus ardent de madame de Hansfeld; et, grâce au secret qu'elle possédait, elle pouvait réaliser ce vœu. Elle profita de l'espèce d'accablement de son mari pour ajouter:
—Cela est convenu, monsieur, vous emportez vos pierreries. Je renonce à tous les avantages que vous m'avez faits; mon seul but est de vivre aussi éloignée et séparée de vous qu'il me sera possible... plus encore même, si cela se peut, que par le passé... mon silence est à ce prix.... Vous le voyez, monsieur... vous êtes venu ici la menace aux lèvres.... Les rôles sont changés.
—Non!—s'écria le prince dans un accès d'indignation violente—non, la femme qui a trois fois attenté à mes jours n'osera pas tenir un tel langage... et me menacer! moi... moi, dont la clémence a été si folle... moi qui, par un reste de ménagement stupide, ai toujours reculé devant cette accusation terrible qui pouvait vous mettre en face de l'échafaud!
Madame de Hansfeld regarda son mari avec stupeur.
—Monsieur, prenez garde! votre raison s'égare!..