—Ah! monsieur—dit Berthe au prince, avec un accent de tristesse profonde—vous ne savez pas tout le mal que nous cause votre conduite peu loyale.... Mon père avait en vous une foi si aveugle....

—Je mérite ces reproches... et c'est volontairement que je suis venu m'y exposer.

—Mais qui êtes-vous donc, monsieur?—s'écria le graveur.

—Le prince de Hansfeld!...—dit tristement Arnold en baissant la tête.

—Vous habitez l'hôtel Lambert... ici près?

—Le prince de Hansfeld! répéta Berthe avec une surprise mêlée d'intérêt et d'effroi.

—En vous racontant sous un nom supposé les suites funestes de mon mariage, je vous disais vrai; mon nom seul avait été changé. Alors, convaincu de la culpabilité de ma femme, surtout après la dernière tentative que je vous ai racontée, j'étais décidé à l'obliger de quitter la France.... Aujourd'hui même, j'aurais fait répandre le bruit que je partais avec elle, abandonnant l'hôtel Lambert; conservant précieusement l'incognito à l'abri duquel je m'étais créé des relations si chères, je voulais vivre obscurément... ou plutôt heureusement dans une retraite voisine de la vôtre.... Quelques promenades, ma solitude et notre intimité chaque jour plus resserrée, voilà quelle était mon ambition.... Il me faut renoncer à ces rêves.... Hier, en vous quittant, je suis entré chez madame de Hansfeld; irrité de voir que ses préparatifs de départ n'étaient pas encore faits, exaspéré par son audace, j'articulai enfin le terrible reproche que je n'avais jamais eu le courage de lui faire.

—Et elle n'était pas coupable?—s'écria Berthe.—Ah! je le savais bien... de tels crimes étaient impossibles.

—Ma femme était innocente—répéta M. de Hansfeld;—elle s'est justifiée avec franchise et dignité... Les raisons qu'elle m'a données m'ont paru convaincantes; et un vieux serviteur, en qui j'ai toute confiance..., m'a confirmé... qu'il avait été matériellement impossible à madame de Hansfeld de faire aucune de ces trois tentatives sur ma vie.... Je ne puis dire les impressions contraires dont je fus agité après cette découverte.... Tantôt je m'applaudissais d'avoir, malgré les preuves en apparence les plus positives, écouté la voix secrète qui me disait: Elle est innocente; tantôt je me reprochais vivement les accusations, les réticences bizarres qui avaient dû torturer cette malheureuse femme, et changer en haine la faible affection qu'elle me portait; je songeais avec douleur aux chagrins que mes soupçons odieux lui avaient causés; je le sentais, j'avais beaucoup à expier, beaucoup à me faire pardonner. Cette découverte n'a pas ranimé mon amour pour ma femme..., il s'est à jamais éteint au milieu de ces doutes incessants; mais par cela même que je ne l'aime plus, je dois redoubler envers elle d'égards et de soins.... Maintenant.. voici pourquoi je viens vous apprendre une chose que vous eussiez peut-être toujours ignorée.... Je regarderais comme indigne de moi de surprendre, grâce à des faits dont à cette heure je connais la fausseté, un intérêt qui eût encore resserré les liens d'affection qui nous unissaient.... Bien souvent même j'avais été sur le point de vous révéler mon véritable nom... mais la crainte d'exciter votre indignation par cet aveu tardif m'a toujours retenu.... Maintenant vous savez tout... encore une fois, je ne veux pas nier mes torts; seulement songez à ce que je souffrais, aux consolations ineffables que je trouvais ici, et peut-être me pardonnerez-vous d'avoir reculé devant la crainte de perdre un pareil bonheur.

Pierre Raimond était resté pensif pendant que M. de Hansfeld parlait; peu à peu sa dure physionomie perdit son expression d'amertume et de colère; un peu avant qu'Arnold eût cessé de parler, Pierre Raimond fit même un signe de tête approbatif en regardant Berthe, comme pour applaudir aux paroles de M. de Hansfeld. Berthe, les yeux baissés, était dans une tristesse profonde; elle connaissait trop son père pour espérer qu'après l'aveu du prince il consentirait encore à le recevoir; il lui fallait donc renoncer à la seule consolation qui l'aidât à supporter ses chagrins; cette idée était affreuse.