—J'ai reconnu là votre tact habituel.... Mais la cause de ce billet?...

—Votre sang-froid me fait honte.... Moi aussi j'aurai du courage.... Je vous sais gré de me rappeler à moi-même.... Eh bien! voici ce qui vient de nouveau m'accabler.... Hier ma mère... m'a fait appeler.... Elle était plus faible et plus souffrante qu'à l'ordinaire.... Je n'ose penser que depuis quelque temps je suis moins soigneux pour elle....

—Ah! vous ne savez pas le mal que vous me faites en parlant ainsi....

—Elle me dit après quelque hésitation qu'elle sentait ses forces s'épuiser... qu'il lui restait peu de temps à vivre.... Elle attendait de moi une preuve suprême de soumission à ses volontés.... Il s'agissait de la tranquillité de ses derniers instants; je la priai de s'expliquer; elle me dit qu'un de nos alliés, qu'elle me nomma, un de ses plus anciens amis, avait une fille charmante et accomplie....

—Je comprends tout...—dit madame de Hansfeld avec fermeté.—En grâce, continuez.

—Continuer.... Et que vous dirais-je de plus? ma mère a voulu me faire promettre que mon mariage se ferait de son vivant, c'est-à-dire très prochainement; j'ai refusé. Elle m'a demandé si j'avais à faire la moindre objection sur la beauté, la naissance, les qualités de cette jeune fille; j'ai reconnu, ce qui est vrai, qu'elle était accomplie de tous points; mais j'ai signifié à ma mère que je ne voulais pas absolument me marier.... Alors... elle s'est prise à pleurer; les émotions vives lui sont tellement funestes, faible comme elle est... qu'elle s'est évanouie.... J'ai cru, mon Dieu, que j'allais la perdre... et j'ai retrouvé ma tendresse d'autrefois.... En revenant à elle, ma mère m'a serré la main, et, avec une bonté navrante, elle m'a demandé pardon de m'avoir contrarié par ses désirs... dont elle ne me reparlerait plus.... Mais je le sais, je lui ai porté par mon refus un coup douloureux.... Je n'ose en prévoir les suites.... Elle avait fondé de si grandes espérances sur ce mariage!

Hier, son état a empiré; je l'ai trouvée profondément abattue; elle ne m'a pas dit un mot relatif à cette union.... Mais, malgré son doux et triste sourire, j'ai lu son chagrin dans son regard, je l'ai quittée le cœur déchiré. Sa santé défaillante ne résistera pas peut-être à de si violentes secousses. Eh bien! dites, Paula, est-il un sort plus malheureux que le mien? J'ai la tête perdue. N'était-ce pas assez d'être séparé de vous par un serment solennel? Il m'interdisait le présent, mais il me laissait au moins l'avenir. Maintenant il faut pour rendre l'agonie de ma mère plus douce, il faut que je me résigne à ce mariage odieux, impossible, car il détruirait jusqu'aux faibles espérances qui me restent.... Encore une fois, cela ne sera pas; non, non, mille fois non. Paula, si vous m'aimez, si vous êtes capable de sacrifier autant que je vous sacrifie, nous n'aurons pas à rougir l'un de l'autre.

—Non, car tous deux nous aurons foulé aux pieds nos serments et nos devoirs—dit Paula en interrompant M. de Morville.

—Nous fuirons au bout du monde, et....

—Et la première effervescence de l'amour passée, la haine, le mépris que nous ressentirons l'un pour l'autre vengeront ceux que nous aurons sacrifiés. Mon pauvre ami, votre raison s'égare.