Au même moment, on entendit le canon d'alarme que les violents avaient réussi à faire tirer. Paris s'était déjà mis aux portes pour voir passer l'insurrection. Mais les heures s'écoulaient, l'après-midi se passait, et la tranquillité régnait encore quoique tout fût préparé pour une révolution, Vergniaud crut habile et juste de constater, par un hommage rendu à Paris, l'échec du gouvernement: «Citoyens, dit-il, on vient de vous dire [1] que tous les bons citoyens devaient se rallier: certes, lorsque j'ai proposé aux membres de la Convention de jurer qu'ils mourraient tous à leur poste, mon intention était certainement d'inviter tous les membres à se réunir pour sauver la République. Je suis loin d'accuser la majorité ni la minorité des habitants de Paris; ce jour suffira pour faire voir combien Paris aime la liberté. Il suffit de parcourir les rues, de voir l'ordre qui y règne, les nombreuses patrouilles qui y circulent, pour décréter que Paris a bien mérité de la patrie. (Oui, oui, aux voix! s'écrie-t-on dans toutes les parties de la salle.) Oui, je demande que vous décrétiez que les sections de Paris ont bien mérité de la patrie en maintenant la tranquillité dans ce jour de crise, et que vous les invitiez à continuer d'exercer la même surveillance jusqu'à ce que tous les complots soient déjoués.»

[Note: Couthon avait dit: «Que tous ceux qui veulent sauver la République se rallient; je ne suis ni de Marat ni de Brissot, je suis à ma conscience. Que tous ceux qui ne sont que du parti de la liberté se réunissent et la liberté est sauvée.»]

Ces propositions, dit le Procès-verbal de la Convention, sont vivement applaudies et décrétées dans les termes suivants:

«La Convention nationale déclare à l'unanimité que les sections de Paris ont bien mérité de la patrie, par le zèle qu'elles ont mis aujourd'hui à rétablir l'ordre, à faire respecter les personnes et les propriétés et à assurer la liberté et la dignité de la représentation nationale. La Convention nationale invite les sections de Paris à continuer leur surveillance jusqu'à l'instant où elles seront averties par les autorités constituées du retour du calme et de l'ordre public.»

Mais bientôt la situation se modifie. Une députation de la Commune réclame le décret d'accusation contre les vingt-deux. Puis le directoire du département de Paris paraît à la barre et demande par la bouche de Lulier, procureur général syndic, le même décret d'accusation. Alors Barère, au nom du Comité de Salut public, présente un projet de décret contre la Commission des Douze. A ce moment plusieurs membres du côté gauche passent au côté droit et y siègent pour céder leurs places aux pétitionnaires, qui, tout à l'heure, voteront avec la Montagne. La Convention est entourée par la force armée. Vergniaud ne perd pas courage; et, comme Osselin soutient «l'adoption en masse des projets de Barère», il interpelle le président Mallarmé et demande qu'il consulte l'assemblée pour savoir si elle veut délibérer. Repoussé, il propose que, conformément à l'article 1er du projet de Barère, le commandant de la force armée, de service auprès de la Convention, soit mandé pour recevoir les ordres du président. On lui ferme la bouche en criant: Aux voix! Alors il tente une démarche très hardie et qui aurait eu de graves résultats, si elle avait réussi: «La Convention nationale ne peut pas délibérer, dit-il, dans l'état où elle est. Je demande qu'elle aille se joindre à la force armée qui est sur la place, et se mette sous sa protection.» Et il sort. Quelques membres du côté droit le suivent. Il y eut alors une seconde d'hésitation, mais presque tous restèrent, intimidés par ce cri de Chabot: «Je demande l'appel nominal afin de connaître les absents!» Si la majorité de la Convention avait suivi Vergniaud, la face des événements changeait. Mais, laissé seul, il rentra bientôt au milieu des huées des galeries. Déjà Robespierre était à la tribune. En voyant rentrer Vergniaud, il dit: «Je n'occuperai point l'assemblée de la fuite ou du retour de ceux qui ont déserté ses séances.» Vergniaud indomptable s'écria: «Je demande la parole.» Robespierre continua en défendant avec prolixité le projet Barère. Vergniaud l'interrompit avec son dédain: «Concluez donc», dit-il. Oui, repartit Robespierre, je vais conclure, et contre vous, contre vous qui….» Et il improvisa ce célèbre mouvement qui porta le coup de grâce à la Gironde. Le projet de Barère fut voté. Alors le véritable peuple envahit la salle et fraternisa avec les représentants.

Le lendemain, 1er juin, les hostilités recommencèrent par une proposition de Vergniaud lui-même, qui demanda que le Comité de Salut public fût chargé de faire un rapport sur ce pouvoir révolutionnaire «que nous ne reconnaissons pas, dit-il, puisqu'il n'y a plus de révolution à faire». La Convention vota aussitôt cette motion. Elle s'occupa, quelques instants, de la fixation de l'ordre du jour. Puis Barère apporta à la tribune, non plus le rapport demandé par Vergniaud, mais un projet de proclamation aux Français, où il présentait sous un jour favorable les événements de la veille, allant jusqu'à dire que la liberté des opinions avait régné «même dans la chaleur des débats de la Convention».

Vergniaud proposa d'envoyer, pour toute adresse, le décret portant que les sections ont bien mérité de la patrie. C'était sagement décréter l'oubli des excès commis. C'était, au fond, dire la même chose que Barère. Mais les Girondins désavouèrent encore une fois Vergniaud. Louvet traita le projet de Barère de projet de mensonge. Lasource proposa une adresse très courte, mais où les divisions des patriotes étaient imprudemment constatées et où étaient dénoncés «les malveillants qui ont formé un complot». Legendre s'écria: «Ce sont tous les patriotes qui ont sonné le tocsin!» Et Chabot insulta les Girondins. Se tournant du côté de Vergniaud, il parla de ceux «qui avaient abandonné lâchement leur poste après avoir fait serment d'y mourir». Vergniaud, harcelé à la fois par ses adversaires et ses amis, se rallia par point d'honneur au projet de Lasource. Il parla, suivant l'expression du Patriote français, avec une énergie qui semblait croître avec le danger:

«On parle sans cesse d'étouffer les haines et sans cesse, on les rallume. On nous reproche aujourd'hui d'être des modérés; mais je m'honore d'un modérantisme qui peut sauver la patrie, quand nous la perdons par nos divisions.

«Je pense que faire une adresse au peuple français serait prendre une mesure indiscrète. Je respecte la volonté du peuple français; je respecte même la volonté d'une section de ce peuple; et, si les sections de Paris avaient elles-mêmes sonné le tocsin et fermé les barrières, je dirais à la France: C'est le peuple de Paris; je respecte ses motifs; jugez-les.

[Illustration: JOURNÉES DES 31 MAI, 1ER ET 2 JUIN 1793. ou 12, 13 et 14
Prairial An 1er de la République]