Ainsi, dans le discours du 3 juillet 1792, il représente les députés comme «placés sur les bouches de l'Etna pour conjurer la foudre». Il compare Louis XVI au tyran Lysandre. Il se demande si le jour n'est pas venu «de réunir ceux qui sont dans Rome et ceux qui sont sur le mont Aventin». Il offre à ses collègues un moyen de vivre dans la mémoire des hommes: «Ce sera d'imiter les braves Spartiates qui s'immolèrent aux Thermopyles; ces vieillards vénérables qui, sortant du sénat romain, allèrent attendre, sur le seuil de leurs portes, la mort, que des vainqueurs farouches faisaient marcher devant eux.» L'orateur avait fait en sorte que chaque développement reçût un ornement antique.
Dans le discours sur l'appel au peuple, il est question de Catilina et de la minorité insolente qui le suivait; les Montagnards sont appelés des «Catilinas» et ironiquement «ces vaillants Brutus». Si les Girondins sont dénoncés au peuple, ils savent «que Tiberius Gracchus périt par les mains d'un peuple égaré qu'il avait constamment défendu». Il n'y a pas grand courage à frapper Louis vaincu: «Un soldat cimbre entre dans la prison de Marius pour l'égorger. Effrayé à l'aspect de sa victime, il s'enfuit sans oser le frapper. Si ce soldat eût été membre d'un sénat, doutez-vous qu'il eût hésité à voter la mort du tyran?»—Même nombre, même distribution d'allusions classiques que dans le projet de défense.
Le 13 mars 1793, alors que «les émissaires de Catilina ne se présentent pas seulement aux portes de Rome, mais qu'ils ont l'insolente audace de venir jusque dans cette enceinte déployer les signes de la contre- révolution», il ne peut garder un silence qui deviendrait une véritable trahison. Il montre la Révolution, «comme Saturne, dévorant successivement tous ses enfants [1]». Si la Convention a échappé au péril, c'est que «plus d'un Brutus veillait à sa sûreté et que, si parmi ses membres elle avait trouvé des décemvirs, ils n'auraient pas vécu plus d'un jour». «Un tyran de l'antiquité, dit-il au peuple, avait un lit de fer sur lequel il faisait étendre ses victimes, mutilant celles qui étaient plus grandes que le lit, disloquant douloureusement celles qui l'étaient moins pour leur faire atteindre le niveau. Ce tyran aimait l'égalité; et voilà celle des scélérats qui te déchirent par leur fureur.» [Note: Cette comparaison avait déjà été plus d'une fois apportée à la tribune. Ainsi Français (de Nantes), s'adressant à la Rome papale, avait dit; «Es-tu donc comme Saturne à qui il faut tous les soirs des holocaustes nouveaux?» Moniteur, réimpression, t. XII, p. 305.]
Enfin, dans sa réplique à Robespierre (10 avril 1793), il s'élève contre ceux «qui s'efforcent de nous faire entr'égorger comme les soldats de Cadmus, pour livrer notre place vacante au premier despote qu'ils ont l'audace de vouloir nous donner». Repoussant l'accusation de haïr Paris, il rappelle qu'il a dit dans la Commission des Vingt-et-un: «Si l'Assemblée législative sortait de Paris, ce ne pourrait être que comme Thémistocle sortit d'Athènes, c'est-à-dire avec tous les citoyens, etc.» A propos de Fournier, l'Américain mandé au Tribunal révolutionnaire comme témoin et non comme accusé: «C'est à peu près comme si, à Rome, le sénat eût décrété que Lentulus pourrait servir de témoin dans la conjuration de Catilina.»
Il est à remarquer que, dans ces quatre exemples, les allusions antiques offrent comme un résumé de toute l'argumentation: c'est que Vergniaud, à dessein, en a orné de préférence les points les plus saillants de son discours. Son but est de laisser dans la mémoire de l'auditeur une formule élégante et classique qu'il ne puisse oublier et qui fasse vivre l'idée qu'elle contient. Il y a réussi dans la comparaison de la Révolution avec Saturne, qui est restée populaire. Il a été moins heureux dans les autres comparaisons, comme dans celle des soldats de Cadmus. Ce sont de froides et laborieuses élégances.
S'il allègue aussi les modernes, Cromwell, quelques orateurs contemporains, et Mirabeau, qu'il imite ou cite à plusieurs reprises, c'est aux orateurs anciens, c'est à Démosthène qu'il fait allusion plus volontiers. Le 16 septembre 1792, il dit aux Athéniens de Paris: «N'avez-vous pas d'autre manière de prouver votre zèle qu'en demandant sans cesse, comme les Athéniens: Qu'y a-t-il de nouveau aujourd'hui?» Le 18 janvier de la même année, à propos de la guerre, il avait récité un des passages les plus célèbres des Philippiques: «Je puis appliquer à vos mesures le langage que tenait en pareille circonstance Démosthène aux Athéniens: «Vous vous conduisez à l'égard des Macédoniens, leur disait-il, comme ces barbares qui paraissent dans nos jeux, à l'égard de leurs adversaires. Quand on les frappe au bras, ils portent la main au bras…» Et, après avoir cité tout le passage, il reprend: «Et moi aussi, s'il était possible que vous vous livrassiez à une dangereuse sécurité, parce qu'on vous annonce que les émigrés s'éloignent de l'Electorat de Trêves, si vous vous laissiez séduire par des nouvelles insidieuses, ou des faits qui ne prouvent rien, ou des promesses insignifiantes, je vous dirais: Vous apprend-on qu'il se rassemble des émigrés à Worms et à Coblentz? vous envoyez une armée sur les bords du Rhin. Vous dit-on qu'ils se rassemblent dans les Pays-Bas? vous envoyez une armée en Flandre. Vous dit-on qu'ils s'enfoncent dans le sein de l'Allemagne? vous posez les armes.
«Publie-t-on des lettres, des offices dans lesquels on vous insulte? alors votre indignation s'excite, et vous voulez combattre. Vous adoucit-on par des paroles flatteuses, vous flatte-t-on de fausses espérances? alors vous songez à la paix. Ainsi, Messieurs, ce sont les émigrés de Léopold qui sont vos chefs. Ce sont eux qui disposent de vos armées. Ce sont eux qui en règlent tous les mouvements. Ce sont eux qui disposent de vos citoyens, de vos trésors: ils sont les arbitres de votre destinée. (Très vifs applaudissements réitérés. Bravo! bravo!)»
Certes, il faut savoir gré à Vergniaud de n'avoir pas prodigué davantage ces ornements chers à son temps. On peut même, à tout prendre, le ranger parmi ceux qui, à la tribune, ont le moins abusé de la Grèce et de Rome. Mais qu'il est loin, sous ce rapport, de la discrétion de son rival Danton! L'orateur cordelier rencontre les allusions classiques, tandis que l'orateur girondin les cherche. Celui-là mêle des noms romains ou grecs à quelques passages de ses discours, parce que c'est la langue courante de ses contemporains, parce que ce pédantisme est une manière d'être plus clair; celui-ci ajoute après coup une parure antique savamment choisie. C'est un peu le procédé laborieux d'André Chénier dans ses oeuvres en prose. Ce n'est pas la spontanéité et l'exubérance de Camille Desmoulins, qui a su, par son génie, raviver ces fleurs fanées, en semer tout son style, sans ennuyer, et rendre agréables, même pour nous, tant de Brutus, de Thémistocles, de Publicolas, de Nérons, si fastidieux chez les autres.
La prose de Vergniaud n'a pas cette verve et ce naturel. Tout y est calculé pour émouvoir dans les règles et plaire de la bonne façon, c'est-à-dire avec la méthode des orateurs antiques et des grands sermonnaires français. La noblesse et la majesté sont les deux qualités que recherche l'orateur et qu'il rencontre le plus souvent. Il excelle à élever le débat au-dessus des misères et des laideurs de la réalité. Il emporte les esprits dans les régions sereines où sa propre rêverie le fait vivre d'ordinaire. Ce ne sont qu'idées sublimes ou délicates, que périodes harmonieuses comme celles d'un Massillon, que beaux mots et beaux sons dont jouissent l'oreille et l'esprit tout à l'heure blessés par les cris brutaux des tribunes ou les balbutiements diffus des orateurs sans génie. L'orateur écarte avec adresse tout ce qui, dans les choses dont il parle, peut donner des impressions chagrines, ou triviales, ou écoeurantes. Son art n'admet aucune idée qui ne soit belle ou haute, aucune forme qui ne soit élégante ou splendide et ici son art est d'accord avec son âme.
Mais trop souvent, si ses idées paraissent élevées, elles sont vagues et abstraites; si ses mots sont souvent nobles, ils sont rarement précis et vrais. Lui aussi, dans la tourmente révolutionnaire, il veut sacrifier aux grâces académiques. Il nomme les objets par les termes les plus généraux; il désigne par des périphrases décentes les hommes et les choses qui lui semblent indignes d'entrer sans parure dans sa trop belle prose oratoire. A-t-il à préciser un détail technique? Sa délicatesse s'effarouche, et, dans un discours sur les subsistances (17 avril 1793), il prend des précautions presque pudiques pour parler de la nécessité de restreindre la consommation des boeufs: «Une autre mesure, dit-il, que je vais vous soumettre vous paraîtra peut-être ridicule au premier aspect…» Il fallait que le bon goût classique exerçât encore une tyrannie bien puissante pour qu'un homme si grand, en de si grandes circonstances, en avril 1793, eût encore peur du ridicule littéraire!